Jeu de dupe

On se rappelle sa jeunesse introvertie, et ces amours inabouties et même pas commencées : cette fille (peu importe laquelle et elle eut plusieurs incarnations) que l’on a regardée traverser les années collège au-dessus de la nuée, que l’on considérait de loin parce qu’on la rangeait dans la catégorie des anges sans pour autant renoncer à l’espoir qu’un jour elle s’aperçoive d’elle-même des signes flagrants que le Destin nous faisait avec les bras…

Ces filles n’auront jamais suspecté le bruit qu’elles faisaient dans notre tête ni la tristesse des nuits qu’elles nous firent passer. Et pour cause : les seuls efforts que nous ayons entrepris pour elles furent essentiellement de le leur dissimuler, de draper toute marque d’intérêt, de faire comme si, de ne surtout pas attirer leur soupçon… Nous avons remué ciel et terre, mais c’était pour que rien, absolument rien ne soit remarqué, ce qui eut été pour nous (on ne sait plus trop pourquoi à présent qu’on y songe) un désastre !

C’est en fin de compte une aptitude qui nous caractérise au-delà du “premier émoi amoureux”. Nous avons, bien sûr, grandi depuis et laissé ces choses derrière nous. Nous nous sommes mis à l’aise avec cela et la vie ne peut plus présenter de situations qui nous fasse rosir ou nous retrancher en nous. Mais il persiste cette volupté à évoluer caché, dans le domaine de la vie en général. Nous aurons fait bien plus, dans la vie, pour préserver le secret de notre personne que pour le révéler. Nous aurons œuvré à laisser les autres nous deviner, socialement, intellectuellement, bien plus qu’à leur mettre nos talents sous le nez. Nous aurons été surpris de n’être pas plus souvent trouvé, alors que nous n’avons rien facilité. “Qui se tait, veillant sur sa bouche, garde sa vie et son repos. Bruyant pivert trahit son nid”.

Je ne suis pas coach personnel mais enfin il me semble que c’est une mauvaise stratégie de vie.

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Equidistance

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Socialement, nous nous sommes souvent retrouvé à fréquenter deux groupes différents dans un même environnement. Sorte de double appartenance par laquelle on se retrouve non pas tant « écartelé » que « à l’écart », entre deux groupes qui ne veulent pas avoir à faire entre eux.

Au lycée par exemple, nous pouvions fricoter avec un groupe B d’élèves populaires, charismatiques, écoutant la musique qu’il faut… alors que nous appartenions plus régulièrement au groupe A de « normaux », de discrets, sans style ni caractère marqué. Les amis du groupe B ont toujours été déçus ou incompréhensifs de nous voir « traîner » avec le groupe A, tandis que le groupe A a toujours regardé avec une sorte de curiosité craintive le fait que nous ayons nos « entrées » dans le groupe B. Aucun ne semblait concevoir que l’on ne rejoigne pas définitivement le clan auquel nous aurions dû naturellement appartenir.

A y réfléchir, le fait se répète à plusieurs époques et dans différents cercles. Et même aujourd’hui où nous n’avons plus vraiment l’âge de raisonner en « bandes », il subsiste dans nos fréquentations quelques cicatrices de cette double appartenance…

Dans ce petit cirque, il y a sans doute quelque plaisir à démontrer au groupe B qu’il n’est pas ultimement désirable, qu’il est possible qu’on lui préfère autre chose ; et au groupe A que l’on peut être admis là où il ne l’est pas… Je crois aussi que, dans ce qui nous caractérise, il y a la volonté de froisser un peu le groupe, du moins il y a le refus de lui jouer le numéro qu’il attend ou qu’il plébiscite. Parce que nous ne sommes pas ce qu’il croit.

Plusieurs artistes et intellectuels qui ont notre estime ont d’ailleurs ce trait en commun, à présent qu’on y songe : ils sont lassés du spectacle, ce sont des gens qui ne vont pas vous faire leur numéro. Adeptes du contre-pas.

Dans ce qui nous caractérise, il y a une sorte d’autonomie sociale, de plaisir un peu idiot à faire son truc, à ne pas aller vers les autres et à les laisser venir, les laisser nous deviner plutôt que d’afficher clairement ce que l’on veut. Nous sommes une sorte de gentil effronté. Gentil, mais effronté.

Trublion autodestructeur

Au collège, au lycée, en école… Chaque fois qu’il s’en est trouvé un dans mon établissement, j’ai toujours attiré sa sympathie, assez inexplicablement.

Le trublion autodestructeur, c’est cet élève, souvent débarqué en cours d’année pour cause d’indiscipline, qui déboule avec son insolence monstre, son effronterie plus ou moins tempérée d’esprit, et qui en quelques semaines se fait une réputation. Il inquiète certains enseignants, d’autres lui conservent une affection comme s’ils voulaient le sauver, le repêcher du marais dans lequel il s’enfonce. Il fait se gausser toute la classe par ses saillies impertinentes, et en même temps il fait un peu peur, son comportement perturbe, son culot va anormalement loin. Les élèves rient mais pas complètement de bon coeur. Ils ne le suivent pas jusqu’au bout : ils se mettent bien avec lui tout en le laissant déconner à distance. Ils ont compris, au fond, que ce trublion court à sa perte, se destine à l’exclusion.

J’ai toujours attiré la sympathie du trublion autodestructeur, et c’est un grand mystère. Car je ne faisais rien de particulier pour cela, rien de plus que de me trouver là où les trublions autodestructeurs me trouvaient. C’est comme s’ils avaient été naturellement amenés à moi. En commun, nous n’avions à peu près rien. J’étais évidemment discret, plutôt invisible, distrait mais pas indiscipliné le moins du monde. Souvent c’était par l’un de mes dessins ou de mes caricatures qu’ils m’avaient remarqué et que l’on avait noué contact. On ne parlait pas forcément beaucoup, je n’étais pas de leur bande, simplement ils aimaient passer un moment avec moi, comme pour se délasser de leur vie turbulente. Tout à coup ils m’offraient le privilège de les voir sous un autre jour. Ils m’invitaient dans leur tanière, ou faire un tour en bagnole. A mon contact on aurait dit qu’ils trouvaient une sorte d’apaisement, une compréhension qu’ils n’avaient pas ailleurs. Une compréhension tacite bien entendu, sans gestes et sans paroles. On aurait dit qu’enfin, ils avaient la sensation d’être compris, devinés, lus au-delà de leur masque de boute-en-train.

Car le trublion autodestructeur, évidemment, est quelqu’un qui a quelque chose à cacher. En dépit de la popularité que lui valent ses faits d’armes, c’est une personne seule, antisociale, isolée et s’isolant par son attitude extrême et irrécupérable. Le trublion autodestructeur fait le mariole, et ce n’est pas pour récolter les rires, être le rigolo, mais parce qu’il transbahute un malaise gros comme ça, une inadéquation. A vrai dire, il ne sait pas ce qu’il fait ici.

C’est peut-être cette sorte de solitude que nous avions en commun et qui nous reliait : moi et ma solitude sage, symétrie de la leur, solitude tumultueuse. Equilibre des forces.

Refuges à l’abri du monde

Vous êtes un dimanche à 12h30, froid et venteux, assis à la vitrine de « Chez Sandrine ». Un salon tout en déclinaisons de mauves, un cadre féminin jusqu’à l’écœurement, rempli de bibelots, saloperies en porcelaine, en plumes, en verre… Un lieu qui transpire l’hystérie maniaque de « Sandrine », agaçante, maniérée, mais terriblement douée pour les desserts. Vous dégustez, anesthésié par la douceur de l’endroit et les gorgées de thé, et vous regardez la pluie tomber sur les gens dehors.

C’est l’un de ces moments doux et consolateurs, à l’abri du monde, l’un de ces moments complètement inutiles et inestimables, qui sont comme arrachés au tumulte de la vie.

Vous êtes au nord des îles Shetland, tout au bout de l’Ecosse, au milieu d’une campagne rincée par une pluie torrentielle cette fois, et vous entrez par hasard, dans le repaire d’une vieille hippie, sorte de Patti Smith anonyme, dans un lieu obscur, rustique, enfumé par la tourbe qui brûle dans la cheminée.

Ou bien vous êtes un matin, tôt, dans un village, et vous entrez sans l’avoir prémédité dans l’église qu’on a laissée ouverte, entièrement vide, entièrement silencieuse, et vous restez là un petit moment avec vous-même, le bruit de fond du village résonnant au loin.

Ou encore, vous êtes dans votre lieu privilégié, votre chambre ou votre bureau, votre coin de jardin, seul encore et toujours. Personne n’est en mesure d’interrompre l’instant, mais vous avez une vue sur ce qui se passe au loin…

Ce sont les refuges à l’abri du monde, hors de portée du reste : une petite poignée de fois, dans la vie, nous aurons pu saisir cette sensation agréable et furtive d’être à l’abri du cours des choses. Sensation rare et fragile que le temps s’écoule et que nous le regardons faire. Parenthèse éphémère pendant laquelle le temps nous glisse dessus : les choses se passent, au-dehors, et nous pouvons les regarder avec la conscience d’en être extrait. Au moins l’espace d’un instant, nous n’en faisons plus partie.

Conjonction d’un lieu parfait et d’un moment parfait. Nous sommes là. Dans quelques instants nous devrons retourner dans le monde, nous le savons. Mais pour l’instant nous sommes là, avec la conscience aigue du temps qui tombe au goutte-à-goutte, la sensation que son temps à soi s’est arrêté et qu’on regarde couler celui des autres. Le cours des choses.

Schopenhauer compare la situation du grand homme, condamné à vivre en inadéquation à son époque, à celle d’un voyageur forcé de passer la nuit dans une misérable auberge : « le lendemain, il reprend sa route enchanté ». Le refuge à l’abri du monde est un peu la même idée, mais « inversée ». Une partie de son charme tient à ce qu’il est provisoire, vulnérable, et que les instants qu’il offre sont suspendus à notre volonté de les rompre.

Mur invisible

Eh bien nous, nous le voyons très bien, ce mur invisible qui nous a toujours un peu isolé des groupes.

Chaque fois que nous avons frayé avec ces groupes d’amis constitués, nous y avons été accueilli et apprécié, sollicité même, mais nous n’en avons jamais fait tout à fait partie. Nous nous sommes débrouillé de telle sorte que nous sommes toujours resté à la porte, à la périphérie, un pied en dehors. Un peu à la manière de ces hommes qui, en amour, arrivent à décrocher avec une aisance déconcertante la place du « meilleur ami », mais qui arrivés là n’en bougent plus et ne seront finalement jamais choisis.

De la même façon, ces groupes d’amis constitués nous ont toujours volontiers admis pour la plaisanterie et la discussion, ils ont adhéré à notre humour ou à notre personnalité et en ont enrichi leur cercle avec enthousiasme, mais ont toujours su nous remiser plus ou moins l’heure venue des moments vrais, plus intenses, plus graves peut-être. Ils nous ont épargné la confession de leurs tourments, de leurs bonheurs, de leurs préoccupations plus intimes… Tous ces petits « extras », toutes ces confidences qui auraient signifié que nous faisions partie du cercle premier, que la confiance était totale.

Oui, les groupes d’amis ont toujours conservé une méfiance à notre égard, qui n’est pas sans rappeler celle que nous conservons pour eux. Car ne le nions pas non plus : ces groupes ne nous ont jamais complètement intéressé en tant que tels. Nous n’avons jamais tant été l’ami du groupe que celui des individualités qui le composent. Par notre attitude distante, notre adhésion nonchalante et mesurée, nous avons trop souvent rechigné à épouser la dimension collective.

Or le groupe a une existence propre, indépendante de celle de ses membres : une intelligence propre et une volonté qu’on y adhère. Et tout découle peut-être de ce malentendu : assez malhonnêtement, nous avons accepté l’amitié de ces personnes en faisant semblant de ne pas comprendre qu’à travers elle, c’est celle du groupe qui était requise. Cette négligence commise à son endroit, ce désintérêt inconsciemment affiché, ont déclenché la réticence du groupe à nous admettre en son sein. La porte nous était ouverte et nous n’avons pas franchi le pas ? Alors la porte s’est refermée, parce qu’assez naturellement personne n’aime avoir un étranger qui rôde.

Le mur invisible, c’est celui de ce purgatoire, de cette cellule de non-grisement, de cette pièce intermédiaire où nous sommes maintenus et tolérés, assez proche pour profiter des rires et des considérations lointaines, mais où le sas dernier restera toujours fermé.

Le mur invisible, c’est celui qui s’est dressé de lui-même, sous l’effet conjoint de notre indécrottable réserve et d’un réflexe instinctif du groupe de se protéger.

Solitaire. Il n’y a pas de quoi s’en féliciter.

« Nous ravoir dans les autres »

« Pourquoi devrait-on être mieux en communiquant avec un autre qu’en étant seul ? (…) Etant donné que nous demandons aux autres ce que nous avons déjà en nous, pourquoi ne nous suffit-il pas de regarder et de boire en nous-mêmes, et pourquoi nous faut-il nous ravoir dans les autres ? Mystère. »

 Cesare Pavese dans Le métier de vivre.

Ce blog

Je donne du « nous », mais bien entendu je suis seul.

Je décoche mes billets, mais bien entendu je n’égratigne rien du tout.

Le réel, lui, ne bouge pas d’un pouce. Il ne change pas sa trajectoire (manquerait plus que ça) et l’impression que sous les mots posés, le monde trouve de la cohérence, est une illusion qui ne dure pas. Il vient toujours un matin où le monceau quotidien de réel a recouvert ce que j’ai affirmé la veille.

Je pense parfois à certains lecteurs qui pourraient trouver que ce blog s’enlise dans la critique et le négatif. Ma foi, il est possible que j’aie livré ce que je possédais en fait de sagesses et de bon esprit, et qu’il ne reste plus que la bile et le vitriol…

Et pourtant il me tient à cœur de ne pas être cet Œil sale qui amoche et amoindrit. Pourquoi ce blog ? Parce que quelque part il y a la croyance qu’en tapant régulièrement et toujours au même endroit, je vais réussir à faire une rayure. Que derrière les voiles arrachés, il y a d’autres possibilités qui apparaissent. Quelque part il y a la croyance qu’en tapant toujours au même endroit, quelque chose va se détruire, ou s’édifier.

Fuir

Les incompris ne sont pas nés à la bonne époque, c’est bien connu. Ou bien ils sont étouffés par un milieu qui ne comprend rien.

Il est tellement plus pratique de déplorer son époque, d’accabler sa famille, de maudire sa société, de fuir sa condition… Tellement plus simple de se dire que ce sont les autres qui n’ont rien compris plutôt que de s’affronter, soi-même et ses responsabilités…

Fuir, ce n’est pas encore être libre.

Valeur positive, valeur négative

Aime-t-on le silence et la solitude pour ce qu’ils sont, en tant que tels ?
(valeur positive)

Ou les aime-t-on pour ce qu’ils sont absence de bruit et absence d’hommes ? (valeur négative)

Nous pouvons réfléchir, comme cela, à ce qu’on aime de creux et ce qu’on aime de plein. A ce qu’on fait de creux et ce qu’on fait de plein. A ce qu’on est de creux et ce qu’on est de plein.

Besoin impétueux de solitude

degageIl manque un mot pour exprimer le contraire de la solitude. Ce moment où l’on est pleinement conscient de l’inopportunité de la présence des autres, de ce que l’autre est en train de bousiller l’instant. Cet écoeurement, ce besoin viscéral d’évacuer la pièce de toute présence, de voir disparaître sur le champ celui ou ceux qui sont à vos côtés pour rester seul ?  

J’ignore si c’est la vitalité, qu’une simple conversation est capable de pomper entièrement, mais il est évident que l’entretien avec certaines personnes nous dévalise de quelque chose.

Il manque un mot pour ce mal, moins tragique que l’isolement mais certainement plus aigu et plus intense.