Choc de temporalité

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Dans son journal parisien, alors qu’il est officier de l’armée allemande d’Occupation, Ernst Jünger raconte au 7 juin 1942 l’arrivée dans les rues de l’étoile jaune :

« Dans la rue Royale, j’ai rencontré pour la première fois de ma vie l’étoile jaune, portée par trois jeunes filles qui sont passées près de moi, bras dessus bras dessous. Ces insignes ont été distribués hier ; ceux qui les recevaient devaient même donner en échange un point de leur carte de textile. J’ai revu l’étoile dans l’après-midi, beaucoup plus fréquemment. (…) Un tel spectacle n’est pas sans provoquer un choc en retour – c’est ainsi que je me suis senti immédiatement gêné de me trouver en uniforme ».

Et, quelques jours plus loin :

« L’après-midi, à Bagatelle, Charmille m’a raconté qu’on arrêtait ces jours-ci des étudiants qui avaient arboré des étoiles jaunes avec diverses inscriptions telles que « Idéalistes » et d’autres du même genre, afin de se promener ainsi, démonstrativement, sur les Champs-Elysées ».

On visualise sans peine cette action de détournement tant elle aurait pu avoir lieu hier, initiée sur les réseaux sociaux. Les manifestations pacifiques, sittings, actions de désobéissance, nous semblent un apanage de la modernité remontant peu ou prou aux années soixante ; les voir évoquées à cette époque créé comme un choc de temporalité.

C’est comme lorsqu’on découvre que les dictons vandales inscrits sur les murs de Pompéi étaient déjà les mêmes que ceux qu’on trouve aujourd’hui dans n’importe quelles toilettes de bar.

Chaque période de l’histoire véhicule son imaginaire, son propre décor, qui pour exister, a besoin d’être exclusif et hermétique aux autres. Chaque épisode historique vit pour lui-même, comme un monde parallèle, et veille à ne pas se laisser inonder par l’imagerie des autres épisodes. Lorsque des passerelles existent entre eux, l’esprit les gomme jusqu’à faire oublier ce qu’elles ont d’intemporel, ou de contemporain : on ne réalise pas intuitivement par exemple que Louis-Philippe se passe au même moment que les cowboys de la conquête de l’Ouest ! On préfère rêver aux cowboys ou bien à Louis-Philippe. A la Seconde guerre mondiale ou bien à mai 68. L’un après l’autre. Entretenir des images nettes et établies.

Mémoire numérique

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Ne pensez-vous jamais à toutes ces boîtes e-mail ou comptes Facebook ou même blogs de gens qui sont morts entre temps ? Identités numériques laissées vacantes et dont personne n’a la clé ?

Peut-être continuent-elles à recevoir des messages, des spams, peut-être certaines continuent à envoyer éternellement des messages automatiques d’absence ? « Je suis en congés du tant au tant. Je vous répondrai dès mon retour » !

Fausse interrogation, car ces comptes sont automatiquement détruits après un certain temps d’inactivité. Mais c’est peut-être justement là le problème. La « mémoire » de l’ère informatique se gargarise de ses milliers d’octets et de téraoctets, mais cette mémoire est en réalité la plus fragile de toutes. L’amnésie qui la menace est quasiment certaine. Je m’en rends compte alors que le disque dur où je sauvegardais régulièrement mes données « par sécurité » a décidé de s’effacer. Sans besoin d’avoir été brisé ou dégradé, le disque a simplement décidé de devenir vide. Des heures de travail et 10 années de photos personnelles et familiales évaporées, comme après un incendie.

Auparavant, une personne mourrait et laissait après elle quantité d’archives, de documents, de courriers, de photos… dans de vieux tiroirs ou dans un carton pourri. Ces traces avaient de la valeur pour les descendants qui s’y intéressaient, mais aussi pour les historiens, qui connaissent toute la richesse de cette matière anonyme du quotidien lorsqu’il s’agit de prendre la température d’une époque.

Demain, tout cela sera perdu dans les limbes de boites e-mail autodétruites ou oubliées, évaporé avec le disque dur ou le plantage du PC… Tout ce qui n’a pas été rendu public du vivant de son « auteur » sera inaccessible à jamais. Finies les correspondances ou les photos témoins de vie. L’individu numérique laissera, en mourant, l’endroit aussi propre qu’il l’a trouvé en arrivant. Tout au plus aura-t-il la chance, en guise de testament, de laisser de lui une vidéo compromettante qu’il n’aura pas réussi à faire effacer de YouTube.

Pas copains d’avant

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Une fois entrés dans la vie professionnelle, nous ne pouvons faire autrement que de côtoyer, par moments, des gens vers qui nous ne serions jamais allés naturellement. Des gens avec qui nous n’aurions rien eu à faire en temps normal. Des « pas comme nous », sensiblement incompatibles, dépourvus de l’aspérité qui permet de nouer relation. Nous n’avons pas grand chose à faire avec eux mais voilà, il nous faut travailler avec eux.

C’est ainsi qu’on se retrouve à « connaître » quelqu’un depuis plusieurs années, sans avoir aucune envie de le connaître. Ce n’est pas de l’antipathie car nous n’avons pas de vraie raison de lui en vouloir ; ce n’est pas non plus de l’indifférence car on sent bien malgré tout qu’on n’a pas de désir de sympathiser, qu’un principe actif nous maintient distants et fait en sorte qu’au bout d’années de vie commune, il ne se soit jamais trouvé une occasion pour se rapprocher de cette personne ou échanger avec elle.

A l’école non plus, nous ne choisissions pas nos camarades, mais enfin la cour était suffisamment grande pour ne pas fricoter avec untel si ça ne collait pas : on pouvait se retrouver plusieurs années de suite dans la classe d’un élève sans jamais lui avoir dit autre chose que « bonjour », et sans non plus que cela créé un casus belli, car les choses étaient plus claires alors ; on se reconnaissait d’instinct selon qu’on soit du genre « fond de la classe » ou « premier rang », on vivait à part mais côte à côte, l’affaire étant plus ou moins entendue.

Dans la vie adulte ou professionnelle, c’est plus délicat. On ne vous demande pas de copiner mais la correction exige un minimum de relation avec chacun. Aussi, lorsque la situation est trouble, lorsqu’il y a ce petit quelque chose qui cloche avec une personne qu’on ne « sent » pas, il est parfois efficace de se mettre à imaginer : qui aurait-il été s’il avait été dans ma classe ? Le défaut, alors, prend soudain forme reconnaissable : derrière un comportement, une manière, un phrasé, vous reconnaissez Clotilde Reymondier, cette fille de votre classe qui sortait toujours d’examen catastrophée, hurlant aux larmes qu’elle s’était plantée, demandant à être consolée, rassurée, et qui trois jours plus tard récoltait la meilleure note, jetant aux autres un regard mi-contrit mi-amusé. Oui, c’est bien elle ! Votre collègue est de cette race là. C’est évident maintenant. Voici pourquoi vous ne pouvez pas vous entendre, pourquoi vous vous croisez à la machine à café sans jamais savoir quoi vous dire : elle a sans doute été ce genre de chipie avec qui vous ne traîniez pas.

A son tour, votre responsable des ventes prend les traits d’un type précis d’élève qui vous horripilait pour une raison définie : il appartient très nettement à tel groupe d’étudiants, aurait été ami avec tel et tel que vous méprisiez… Quant à ce collègue tête-à-claques et capricieux, il n’est ni plus ni moins – mais c’est bien sûr ! – la continuité naturelle de ce gosse de riche, en classe de cinquième, qui faisait scintiller sa montre à quartz et son blouson Teddy.

Tout se règle dans la cour de l’école.

Rebelle déclaré, beau dégonflé

au revoir président

Un jeune collègue se sent pousser des crocs depuis qu’il a posé sa démission et qu’il est en période de préavis. Alors que rien ne semblait le mécontenter jusque-là, il est désormais revanchard, passe ses dernières semaines à ironiser et cracher dans la soupe, et instaure une ambiance délétère. Et puis voici que l’autre jour, entre deux commentaires acerbes, il glisse une idée pour son cadeau de départ (coutume de l’entreprise), sur un ton subitement plus infléchi ! Non seulement il présuppose déjà qu’un cadeau lui est acquis, mais il suggère en plus un très beau cadeau comme on dit, sans proportion avec son ancienneté ou simplement son implication au travail.

Se révolter d’un côté tout en continuant à demander de l’autre… Les rebelles les plus visibles et les plus déclarés sont toujours ceux qui en ultime recours réclament leur pitance à l’autorité qu’ils dénigrent ; sans jamais de honte, sans que cela leur pose de contradiction. C’est l’histoire du chien qui mord quand on lui apporte sa gamelle. Un bon maître sait normalement qu’il convient de lui ôter immédiatement son repas.

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Les choses sont pourtant simples : si son boulot ne convient pas ou qu’on a quelque chose à reprocher à quelqu’un, il n’y a qu’une chose à faire, s’en séparer. Couper les ponts si nécessaire. Tracer la routeShit or get off the pot ! – et si l’on a un peu de fierté, se faire fort de ne plus accepter un centime ni aucune aide de la personne. Ne pas lui être redevable. Toute attitude autre trahit le fait que le pont n’est justement pas coupé, c’est-à-dire que vous n’êtes pas mentalement libre, que vous n’avez pas les moyens de votre indépendance, et qu’à ce titre vous feriez mieux de rentrer dans le rang jusqu’à temps d’avoir grandi et de vous être fortifié.

C’est pour cette raison que, de longue date, je cultive une méfiance envers ces rebelles trop apparents : rebelles à tresses, à nattes, à tatouages, rebelles à grande gueule, rebelles « moi je », qui préviennent, qui expliquent qu’ils n’ont pas la langue dans leur poche… Rebelles qui annoncent la couleur, rebelles dont c’est marqué sur le T-shirt… J’ai cette profonde méfiance et je la tiens d’une expérience et d’un jour précis.

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Il y avait ce type au lycée, qui à lui seul représentait l’esprit de la folle jeunesse : beau comme un Rimbaud, la frange ébouriffée comme il faut, occupant de tout son long le créneau des musiques alternatives, avec son groupe, ses pantalons reggae, ses blousons grunge, ses coupes de cheveux toujours intéressantes… et en sus l’avantage décisif d’être moitié Américain ! Imbattable, les filles ne s’y trompaient pas. Il était plutôt sympathique, du reste. Pas flambeur, il n’en faisait pas des caisses : il était simplement charismatique et rebelle affiché. Autour de lui gravitait tout ce que le lycée pouvait compter d’underground, de cools et de fumeurs de shit. On était l’année du bac, et ce qui agitait les esprits, outre l’examen, c’était la rumeur que le traditionnel chahut de fin d’année – l’Enterrement des Terminales ! – serait interdit cette fois-ci. Colère. Année après année on avait assisté, admiré et subi ceux de nos aînés, et maintenant que c’était notre tour c’était fini ? Pour tous, il n’en était pas question : autorisé ou pas, l’enterrement aurait bien lieu ! Mais, au fil des semaines et à mesure que le bac approchait, l’atmosphère soixante-huitarde s’est dégonflée. Les élèves dans leur ensemble en avaient de moins en moins à faire, ils cédaient aux pressions faites sur les révisions, passaient à autre chose… A la veille du jour J, alors qu’on s’assurait des soutiens fiables, j’étais allé en causer avec mon rebelle : l’Américain. Jusqu’à présent il avait été vindicatif sur le sujet, mais mince ! voilà qu’il avait changé de ton, en une nuit ! D’un air faussement blasé, il m’expliquait que « c’était vraiment tous des cons », que ça le dégoûtait, que ce « lycée de merde » lui ôtait jusqu’à l’envie de la rigolade, et que tu sais quoi : il n’avait même plus envie d’en découdre mais simplement de se barrer, et qu’au lieu de participer, il allait plutôt se poser avec un djembé dans le couloir des salles de classe pour « les faire chier une dernière fois » avant le dernier cours.

baudruche dégonflée

Bien sûr il ne l’a pas fait non plus. Ni aucun de ses amis anticonformistes. Aucun d’eux n’était là le lendemain, parmi la colonne d’élèves en noir et en peintures de guerre, qui dévala la colline et s’abattit sur le lycée. On jeta des œufs, de la farine, on entarta bêtement ses profs comme il se doit, on glissa du poisson pourri dans les faux plafonds, on fut convoqués les jours suivants et sermonnés tandis que ces élèves qui, les 364 autres jours de l’année arboraient des T-shirt « Che Guevara », avaient plutôt choisi de s’abstenir et de réviser leur bac.

Les seuls à être allés au bout, au contraire, c’était l’autre camp : l’armée des puceaux, des normaux, ceux qu’on appellerait quelques années plus tard les « nobody », ceux qui restaient manger à la cantine, avec leurs jeans trop serrés et leurs polos tout naze sans marque et sans groupe de rock dessus. Cette journée fut une sublime allégorie de la séparation entre ces deux mondes distincts : tandis que les uns avaient bravé l’interdit et se retrouvaient dans la cour du lycée à chercher qui arroser ou enfariner, les autres – les rebelles déclarés – avaient été parqués avec le reste du bétail à l’intérieur des classes, afin de nous priver de cibles. Les visages se faisaient face, de part et d’autre des vitres du rez-de-chaussée. Je repense souvent à cette image, cette vitre de séparation. Peut-être ma mémoire enjolive-t-elle, mais je reste certain d’avoir vu, derrière les reflets ombragés, la moue passive de mon rebelle américain, cloîtré avec les professeurs en attendant que ça passe !

On me dira que c’est anecdotique, dérisoire, que ça ne présage pas de la capacité de ces personnes à entrer en véritable résistance lorsque la cause est sérieuse et que le jeu en vaut la chandelle. Je crois au contraire que c’est très parlant, et que celui qui n’a pas su se solidariser à cette époque où l’enjeu était nul et où il avait très peu à perdre, a encore moins de raisons de le faire dans une vraie situation de risque et de combat.

Juger à l’emporte-pièce

Le malheur des intelligences trop raffinées, c’est de patauger dans les vérités : se perdre dans le détail, inspecter chaque aspect sous toutes les coutures, peser, sous-peser, le pour, le contre… Mesurer ce qui est vrai et ce qui est faux, et à quel point il est vrai ou faux… Au-delà d’un certain stade, ce qu’on gagne en justesse par la méticulosité du jugement, on le perd en temps et en action.

schéma

On est mieux inspiré parfois de procéder par généralité, par approximation grossière. Emballer le grain avec l’ivraie, jeter le bébé avec l’eau du bain… Décider par exemple une bonne fois pour toute que le reggae est nul : nous passerons sans doute à côté de quelques joyaux, mais nous éviterons de nous farcir des millions de titres soporifiques ou insupportables. Décider qu’untel est un con, plutôt que se le fader des heures jusqu’à exhumer une pépite de valeur humaine (que d’emblée, nous savons qu’il contient). Et dès lors qu’une femme qui s’était avérée sympathique bien que tordue, nous fait douter de notre confiance, laisser tomber le mystère et les contradictions, et aller voir ailleurs !

Ma grand-mère était championne pour cela. Elle vous jugeait sur pièce, par un bref examen, pour ne plus jamais changer d’avis. Puis elle vous plaquait cet avis sur la figure. Mon cousin, par exemple, était un cancre, elle l’avait décidé. « Toi tu n’aimes pas trop les études », lui disait-elle amusée. Lui faisait tout pour lui démontrer le contraire : « il y a certaines matières que j’aime, comme la physique ». « Oui, mais ce que tu préfères, c’est t’amuser ». Il s’est débattu des années pour la dissuader, mais rien à faire. Et moi, c’était décidé, j’étais le contemplatif : la seule chose qui m’importait, c’était de « me retrancher dans ma tour d’ivoire » pour qu’on me fiche la paix. A chaque fois que j’allais la voir, ma grand-mère s’escrimait à m’expliquer que je n’aimais pas venir, que j’étais celui parmi ses petits-enfants qui venait le moins souvent… Et si je lui apportais la preuve que je venais aussi souvent que les autres, elle disait : « oh oui, tu fais ça pour être gentil. Mais ce que tu préfères, c’est rester tranquille, là-bas dans ta maison, dans ta chambre, tranquille dans ta tour d’ivoire ! ».

Cette péremption et cette étroitesse d’esprit m’ont longtemps agacées. J’ai toujours cherché à m’échapper de cette définition qu’elle essayait de me coller. Mais il a fallu se rendre à l’évidence : c’est ma grand-mère qui avait raison. Car aujourd’hui il est clair que, tout comme mon cousin était effectivement un cancre et n’a jamais cessé d’être médiocre dans ses études et son travail, ma seule ambition à moi a toujours été de me dégager du temps libre pour me retrancher dans ma tour d’ivoire. Avec un peu de jugeotte, je l’aurais compris plus tôt. J’aurais pu en plaisanter avec ma grand-mère et partager de beaux moments de complicité avec elle, qui m’avait cerné immédiatement et mieux que quiconque, y compris mieux que moi-même. Au lieu de ça, je lui ai toujours bêtement opposé mes démentis et aujourd’hui elle est morte.

Oui, aussi révoltant que soit le procédé, c’est ma grand-mère qui avait raison. Et la vie fait souvent de même : elle décide que vous êtes comme ci ou comme ça une bonne fois pour toutes, et vous ne pouvez plus jamais être autre chose.

Dégourdir les souvenirs, dégourdir les sens

Rappelez-vous comme vous aimez un bon vin ou une tasse de café après le repas…

Rappelez-vous maintenant la grimace que vous faisiez, enfant, à peine vous y trempiez les lèvres.

gout de la langueExercice : essayer de retrouver son dégoût d’enfant, rechercher aujourd’hui dans le vin, le café, ce goût qu’on ne supportait pas.
Variante pour les fumeurs : retrouver dans votre cigarette du jour, le piquant de la toute première, celle fumée en cachette depuis la fenêtre de sa chambre.

On peut y arriver, mais pas plus d’une demi-seconde : la sensation s’échappe.