La Culture populaire

A voir les publicités et les arguments de vente des officines les plus diverses, il semble qu’il ne soit plus possible d’intéresser quiconque sans lui parler de superhéros. Un téléphone vous donne des « super pouvoirs ». Le nouveau Touran de Volkswagen est pour « les vrais héros d’aujourd’hui ». Et la ménagère qui utilise telle ou telle lessive est une « super-maman »…

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Dans la même veine, je me souviens d’une affiche récente pour une exposition du Louvre qui proposait d’explorer « les mythes fondateurs d’Hercule à Dark Vador ». Je devine derrière ce choix le bien-fondé de la démarche, qui est sans doute « d’intéresser un nouveau public à la Culture ». Malgré tout, cette démarche me semble fausse et désespérée. Elle me gêne dans sa façon de dire que la seule façon d’intéresser « ces gens » à Hercule est de lui trouver un rapport quelconque avec Dark Vador ou avec le bouillon pop-culturel dans lequel ils baignent tous les jours. Et pourquoi, d’abord, faudrait-il absolument que celui qui est très content et repu avec Dark Vador, s’intéresse à Hercule ? Parce qu’on considère qu’il serait temps qu’il passe à la culture supérieure ?

C’est un débat auquel je me suis régulièrement retrouvé confronté. Les amateurs de culture populaire sont ma foi fort sympathiques, mais trop souvent nous en sommes arrivés ensemble à un point de la discussion où ils exigeaient qu’aucune différence ne soit faite entre leurs sujets de prédilection (BD, superhéros, jeux vidéo et que sais-je encore) et la culture avec un grand Q. « Pourquoi ma passion pour Pacman vaudrait moins que ton intérêt pour la littérature d’Europe centrale ? »

Il est à noter qu’à chaque fois, ce n’est pas moi qui mets la Culture avec un Q sur un piédestal mais bien eux qui, les premiers, mettent sur la table cette histoire d’inégalité et plaident pour un anoblissement de leur « culture » à un degré équivalent à la philosophie, l’art moderne ou les beaux-arts. Pour ma part, à chaque fois je suis content de parler de Superman, du Seigneur des Anneaux, des Goonies et des Smarties tant qu’ils veulent, ou alors je suis content de m’entretenir avec eux de littérature ou de mythologie, mais je ne vois pas pourquoi ils tiennent à ce que ces sphères, qui n’ont aucun rapport, soient rangées sur les étagères d’un 8ème, 9ème ou 10ème art.

C’est pour moi une évidence, et leur revendication me paraît toujours un peu gonflée et surtout incompréhensible, d’autant qu’elle se fonde avant tout sur une sorte de frustration de considération sociale plus que sur des arguments. Mais à voir leurs yeux mouillés lorsqu’ils arrivent à ce point de la discussion, force est d’admettre que leur requête est sincère. Aussi j’accepte d’y réflechir quitte à ce que cela revienne pour moi à expliquer ou justifier une évidence qui ne l’est plus.

Qu’est-ce qui fait que la culture populaire n’est pas du même ordre que la Culture avec un grand Q ? Et bien peut-être simplement une histoire de complexité. Complexité au sens de l’effort d’extraction de soi qu’elle demande. La Culture nous expose à du nouveau et à du différent. A du délicat également. Personne ne rentre en général à son aise dans la peinture classique. Personne ne devine instinctivement les subtilités de grands vins. Personne ne transperce immédiatement les concepts et le jargon d’une thèse philosophique. Ce sont là des choses complexes, tissées de références à d’autres choses tout aussi complexes, qui offrent de nombreuses occasions de se décourager.

A l’inverse, la culture populaire est ce à quoi nous avons été soumis depuis toujours, à un âge où nous n’en avions même pas encore conscience. Elle nous est familière et nous n’avons rien fait de nous-même pour y arriver ou pour nous y mouvoir : c’est elle qui est venue à nous, qui nous a façonnés… Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’ait pas son intérêt ni sa richesse, mais elle fait partie de notre habitus.

Tiens, voilà qui est drôle : alors que je viens d’employer le mot habitus, dont je n’ai qu’une vague notion héritée de lointains cours de bourdieulogie, je suis allé en vérifier la signification exacte sur Wikipédia et je découvre que son sens classique et initial fait plutôt écho à mon idée de complexité et d’effort d’extraction :

« Les prémices de la notion d’habitus remontent à l’antiquité grecque. Le terme de hexis est débattu dans le Théétète de Platon : Socrate y défend l’idée que la connaissance ne peut pas être seulement une possession passagère, qu’elle se doit d’avoir le caractère d’une hexis, c’est-à-dire d’un savoir en rétention qui n’est jamais passif, mais toujours participant. Une hexis est donc une condition active, ce qui est proche de la définition d’une vertu morale chez Aristote. »

Pour ceux que ça intéresse, la suite sur Wikipédia.

Sur place ou à emporter

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Le cinéma traditionnel, lorsqu’il est bien fait, vous laisse un peu étourdi à la sortie du film. Vous rentrez chez vous et le récit et les images continuent à vous travailler, à faire leur œuvre dans votre esprit, pour ne cristalliser que plus tard, en un souvenir durable modelé par votre propre interprétation.

C’est le cinéma « à emporter », et c’est la raison pour laquelle il est si horripilant d’entendre, en sortant de la salle de projection, la personne derrière vous déjà occupée à commenter, analyser le film et juger de ce qui est réussi ou raté, alors que vous aimeriez vous maintenir encore un peu dans la « bulle » du film.

Par opposition, le cinéma « sur place » sont ces films de plus en plus courants, entièrement pensés pour l’immédiat, calculés pour en foutre plein les mirettes, pour en donner pour son argent et étourdir le temps de la projection. Ce type de films ne repose plus sur grand-chose en termes d’histoire et de profondeur. Il n’en reste absolument rien quelques heures plus tard et même ceux qui les ont encensés à leur sortie seraient gênés que vous leur fassiez relire leurs éloges six mois plus tard.

La 3D favorise ce type de films. Après tout, pourquoi pas s’offrir un bon coup de spectacle. Ce ne serait pas un problème si ces mêmes films n’essayaient pas malgré tout de se faire passer pour des chefs d’œuvre. On invente à Spiderman une histoire de frère mort quand il était jeune et l’on parle tout à coup de « film psychologique ». Des films qui, il y a 20 ans, n’auraient pas prétendu à autre chose qu’au rang de « nanard correct de l’été », s’annoncent désormais comme le film de l’année, tutoyant le film d’auteur et emballant massivement et le plus sérieusement du monde des troupes de « cinéphiles ».

Le public a développé son attente pour ce type de films : d’un film de super-héros en collants, il n’espère plus seulement de belles explosions ou de bons coups de poings, il proclame que c’est un chef d’œuvre, le nouvel étalon à égaler pour les cinéastes des prochaines années… Il a intégré également que ce film a déjà prévu une « suite » en cas de succès commercial. La fin en queue de poisson ne suscite pas sa déception, mais au contraire l’espoir d’un « sequel », d’un « préquel » ou d’une « trilogie ».

C’est le cinéma à consommer sur place, qui va à merveille avec ce que sont devenues les salles de cinéma, avec leurs sièges à pop corn, leurs empiffreurs de Magnum et leurs buveurs de Coca. Ce public quitte la salle dans un gros rot, le seau de pop corn renversé à terre, consultant sur son smartphone quand sortira le « 2 ».