La cosmogonie jivaro

« Dans la cosmogonie jivaro, toutes les créatures vivantes – humaines, animales, végétales – possèdent un esprit similaire. Les détails de leur vie intellectuelle et sentimentale sont déterminés par leurs spécificités corporelles. Un toucan, parce qu’il a un corps de toucan, perçoit un monde de toucan et développe donc des pensées et des désirs bien différents de ceux d’un pied de manioc ou d’un humain.

En étirant un peu l’idée, (…) chaque humain perçoit le monde au prisme de ses connaissances et de ses facultés. Certaines sont communes à l’espèce humaine, d’autres sont partagées par les membres d’une même culture, d’autres enfin sont personnelles. (…) Les connaissances et les facultés de chacun sont des outils permettant de composer un monde. Or, de même que les toucans et les pieds de manioc ont l’illusion de percevoir le monde objectivement – alors qu’ils perçoivent un monde de toucan et un monde de manioc – (…) nous pensons voir le monde tel qu’il est. Une conversation avec un ami à propos d’un film par exemple, donne souvent le sentiment vertigineux qu’un abysse vient de s’ouvrir entre nos deux mondes ; ou plutôt entre le vrai monde, que nous habitons, et le monde ésotérique où vit notre ami et où les films semblent étrangement déformés. »

Alessandro Pignocchi dans Petit traité d’écologie sauvage .

Notre être véritable

commande cerveau

Nous avons l’impression que notre être profond est celui qui réfléchit à l’intérieur de notre tête. Nous sommes lui, nous semble-t-il. C’est à lui que nous nous identifions, bien plus qu’à la personne que le reste du monde connaît et côtoie au grand jour.

Notre monde intérieur nous paraît plus authentique, plus entier, plus véritable. Ceux qui nous connaissent vraiment, estime-t-on, sont ceux à qui nous donnons l’accès le plus complet à cette personne intérieure.

Pourtant, à la fin de notre vie, nous ne serons plus que la personne publique qu’on a été au long du temps. De toute notre vie nous n’aurons finalement été que cette personne que l’on a laissé voir, entendre, connaître… Le reste aura disparu, personne ne sera là pour attester de son existence (sauf peut-être Dieu ? Toujours plus fort que les autres celui-là).

Le reste est finalement assez virtuel. Inexistant ? Il est après tout possible que ce soit nous qui nous fourvoyons en pensant que nous sommes plus que ce que nous sommes pour les autres et pour le monde. Peut-être que ce sont les autres qui ont la meilleure vue de ce que nous sommes. Peut-être que c’est nous qui croyons nous connaître, mais qui nous connaissons mal.

Oratores

Lorsque l’on est jeune et que l’on forge ses opinions, on tient à tout prix à éviter d’être contradictoire. On aplanit, on arrondit, on est à la recherche de la pensée qui supplante tout, du système philosophique total ; il nous faut un puzzle, et que toutes les pièces entrent dedans.

Puis la vie nous apprend qu’il n’y a pas de schéma qui puisse cerner la vérité à lui seul. Elle nous apprend même que le schéma est ce qui fait mourir, par nature l’opposé du vivant. La vérité et la vie, elles, sont fuyantes : aucune théorie ne peut les regarder en face et les dévisager entièrement.

plusieurs visages

Alors on perd ce complexe d’être contradictoire. On perd le goût de la démonstration, de la rhétorique vaine et définitive. On s’autorise à combiner plusieurs visions, plusieurs points de vue, tour à tour, quitte à ce qu’ils s’annulent partiellement ou totalement. On est plus joueur, plus léger, plus infidèle, amateur de curiosités et de fantaisies. De plus en plus disposé à laisser l’esthétique l’emporter sur la raison.

Et, évidemment, il n’est plus vraiment possible de supporter la discussion avec ce jeune homme et ses absolus, ce jeune homme et son foutras argumentaire, qui trimballe sous son bras son jeu de construction mentale en « grand A / grand B / conclusion ».

« Un philosophe n’a jamais exprimé ses opinions véritables dans un livre »

L’ermite ne croit pas qu’un philosophe ait jamais exprimé ses opinions véritables et ultimes dans des livres : n’écrit-on pas des livres précisément pour cacher ce que l’on porte en soi ? Il doutera même qu’un philosophe puisse avoir de manière générale des opinions « ultimes et véritables », qu’il n’y ait pas de toute nécessité en lui, derrière toute caverne une autre caverne plus profonde. Un arrière-fond d’abîme derrière toute « fondation ». Toute philosophie est une philosophie de surface : il y a de l’arbitraire dans le fait qu’il se soit arrêté ici, ait regardé en arrière et alentour, qu’il n’ait pas creusé plus profondément ici et ait remisé sa bêche, il y a aussi de la méfiance là-dedans. Toute philosophie cache une philosophie ; toute opinion est aussi une cachette, toute parole est aussi un masque.

Nietzsche, dans je-ne-sais-vraiment-plus-quel livre.