Tectonique des classes

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Dans le futur, le processus de moyennisation des classes dans les sociétés démocratiques est arrivé à son terme : la grande majorité de la population (jusqu’à 75 % dans les pays développés) se situe dans une large classe moyenne supérieure, homogène, diplômée, vivant dans les grandes villes où la pression immobilière a fait définitivement fuir les couches plus populaires.

Cette grande classe brigue des emplois salariés qualifiés ou intellectuels. Elle travaille dans le secteur des services, la communication, la banque, la vente, le divertissement… Son activité s’exerce dans un entre-deux pas très défini entre loisir et travail : c’est une combinaison d’occupations plus ou moins rémunérées que l’on alterne au cours de sa vie. Piges, contrats, rentes ou de revente… L’individu de la classe moyenne supérieure n’a pas de scrupule à être cadre d’entreprise un jour, puis à tenir un commerce le lendemain, ou à offrir sa disponibilité sur internet pour des services de particulier à particulier, comme faire des courses, livrer un colis, monter un meuble… Dans le futur, les gens sont des citadins de niveaux d’études relativement équivalents, qui se rendent des services mutuellement moyennant finance.

Dans le futur, pour autant, il faut bien continuer à manger, à produire et assurer le travail dont les citoyens sont dispensés du fait de leur qualification. Pour cela, il y a la multitude constituée d’immigration irrégulière et des minorités sociales résiduelles. Cette strate n’est pas appelée « classe » car elle est sociologiquement hétérogène et que les immigrés irréguliers, par définition, ne sont pas reconnus officiellement. Mais elle existe bel et bien et assure la production industrielle, agricole, la construction…  Alors que la classe moyenne supérieure est concentrée dans les grandes villes, les « travailleurs » vivent dans les zones rurales, périurbaines ou semi-industrielles qui constituent les interstices entre les villes-principautés.

Qu’est-ce qu’une ville-principauté ? Dans le futur, les métropoles sont la nouvelle unité de pouvoir, indépendamment des instances étatiques nationales. Elles exercent une influence sur la région qui les entoure et gèrent directement les citoyens qui les habitent. Le périmètre de l’état subsiste pour certains aspects mais ne veut plus dire grand-chose : il n’y a plus de services publics au niveau national, très peu d’impôts, plus de centralisation… Les villes-principautés font valoir à la place leur pouvoir étendu et leur droit. Elles sont autonomes et « mondialisées », c’est-à-dire qu’elles gèrent leurs propres ressources et échangent directement entre elles, où qu’elles se situent sur le globe. Du point de vue énergétique par exemple, chaque ville produit son énergie par ses bâtiments efficients et échange ses excédents ou ses déficits avec les autres.

Du point de vue social et culturel, la géographie des communautés et des échanges suit le même schéma. Les classes moyennes supérieures des métropoles ont une communauté d’intérêt et une solidarité objective. D’une ville à l’autre elles ont les mêmes enseignes, les mêmes produits, les mêmes modes et la même musique, la même cuisine internationale, les mêmes sandwiches… Elles font les mêmes métiers et ont les mêmes problèmes… Populations très connectées, ces classes échangent à travers les réseaux de communication et la réalité augmentée. Une grande partie de ce qu’elles font, elles le font en ligne. Une grande partie de ce qu’elles voient, elles le voient sur écran. Ces classes des différents pays se sont « moyennisées » entre elles. Dans le futur, elles disposent même d’un langage commun hybride entre le dialecte de leur langue d’origine et des codes communs formés de phonétique globish et d’idéogrammes chinois occidentalisés, que l’on utilise comme des smileys pour exprimer son opinion ou son humeur. A la longue, dans le futur, un citadin de l’hémisphère Nord finit par avoir plus de choses en commun avec son homologue de l’hémisphère Sud qu’avec son compatriote vivant dans une friche à 20 km de sa ville.

En dehors des villes, que se passe-t-il ? Malgré le schisme social, les zones rurales et périurbaines continuent de graviter autour des grandes villes car elles en dépendent économiquement. Elles les fournissent et les alimentent, ce sont elles qui les font vivre. Politiquement en revanche, chaque cité gérant son territoire et l’état centralisateur s’étant atrophié, ces zones sont plus ou moins laissées à « l’autonomie ». S’y installe qui veut ou qui peut. Bien souvent, on retrouve un découpage par foyers d’immigration. Quand la ville-principauté la plus proche n’exerce pas d’influence notable sur la région, chaque zone s’organise elle-même en fonction du microclimat ethnique, social ou culturel qui y préside.

2083 : deux aéronefs survolent la Z.I. de la Pomme (Haute Garonne),
sous contrôle du groupuscule Inde Radicale Maoïste

Dans le futur donc, même si on n’a pas le droit de le dire, coexistent deux catégories sociales. Elles échangent assez peu et sont en contact aussi peu que possible : les uns sont dans les villes, les autres dans des zones. Les uns sont virtualisés, les autres non. Il y a aussi la barrière de la langue…

Bien sûr, on dénombre quelques épisodes de tensions et de violences, mais au global, le système offre une remarquable stabilité.

  • D’un côté : ceux qui sont en proie à la réalité n’ont pas le pouvoir d’influer sur les choses. Ils vivent en irrégularité pour la plupart ou sont marginalisés. Ils habitent à l’écart, dans des zones de non droit, y compris non droit de vote.
  • De l’autre : ceux qui ont le pouvoir du vote vivent en milieu urbain et « connecté ». Infantilisés dans leur travail, leurs centres d’intérêt, leur langage, relativement choyés, ils ne participent pas à la production et baignent dans la virtualité urbaine.

Ainsi, aucune des deux parties n’a véritablement de prise sur la réalité. Les classes moyennes supérieures bénéficient des droits privés relatifs à la ville-principauté où ils vivent. En dehors de cela, ils ont peu ou prou abandonné l’exercice de leur citoyenneté. Malgré tout, ils conservent l’impression d’être impliqués car ils se prononcent de temps en temps sur les questions subsidiaires de société qu’on leur soumet.

Les commerciaux dans le métro

J’aime, dans le métro, tomber sur la délégation des 3 ou 4 commerciaux montés à la ville pour représenter leur entreprise à un salon ou un rendez-vous important.

Aucun snobisme, aucune méchanceté : j’aime simplement observer les choses microscopiques qui se passent à ce moment.

Entre eux. Entre les autres. Entre eux et les autres.

Ils sont debout, au milieu du wagon. Ils tiennent la barre. Ce sont les forces de vente.

Ils parlent à voix haute. Trop haute. Ils ne se doutent pas immédiatement que la foule les a détectés du premier regard. Ils croient d’abord s’être fondus dans la masse et l’anonymat urbain.

On a l’impression de lire en eux par transparence :

  • l’hôtel standard qui leur a été réservé dans le quartier de la gare,
  • la chemisette repassée, pliée et soigneusement glissée par leur petite femme dans le bagage à roues,
  • la bavette et le ballon de rouge pris le midi dans la brasserie la plus proche du Palais des Congrès,
  • dans la sacoche en cuir : le PowerPoint soigneusement agrémenté de titres arc-en-ciel en 3D…

Entre eux se passent énormément de choses également. L’impression individuelle et silencieuse qu’on les observe sans savoir à quoi ça tient. L’hésitation entre les attitudes à adopter. Le jeu du « seuls contre tous » : ils sont solidaires et resserrent le cercle qu’ils forment, jettent leurs regards par-dessus l’épaule, comme pour se protéger. Le jeu du « chacun pour soi » : malgré l’adversité, il faut continuer à en imposer devant les collègues, chacun faire semblant qu’il est à l’aise ici. Garder un œil régulier et discret sur le plan des stations sans lorgner avec trop d’insistance. Comme si l’on savait dans combien de stations on descendait !

J’aime les observer car ils sont une sorte de figure romanesque et éternelle : celle du personnage monté réussir à la capitale. Ces gens sont les descendants des paysans ou gentilshommes montés à Paris tenter le tout pour le tout.

Allez savoir : sous cette chemisette orange à cravate, il y a peut-être un Napoléon !

Débrancher, sortir, souffler

[Petits frissons robotiques…]

Si le monde vous semble fou et que vous vivez en ville, essayez cela : quittez la ville et filez à la campagne.

Lorsque tout va vite et de travers, que le monde semble courir à sa perte et que vous êtes seul à vous dire « bon sang mais merde ! »… alors filez à la campagne, on ne sait jamais. Il reste toujours la possibilité que vos problèmes soient seulement liés à la virtualité urbaine.

Car ici dans cette ville, vous n’êtes pas tout à fait vous. Dans cette ville vous êtes venu en vue d’une vie particulière, avec un but particulier. Pour supporter de vivre selon ce but particulier, vous vous êtes mis dans un état particulier, une configuration d’existence particulière en accord de quoi votre visage a revêtit un voile et vos mensonges se sont prêtés à un jeu particulier. Sertie dans la bulle urbaine, la vie n’est pas la vie au sens où on l’entend, elle est une parenthèse. La réalité se situe dehors.

La solution est de se retrouver. Une fois à la campagne, une fois extirpé de cette bulle, la vraie vie reprend son cours : tout reprend sa forme et sa lenteur authentiques. Ces révolutions de mœurs, de technologies, tout ce qui vous effrayait ou vous euphorisait, auquel la ville avait fini par vous faire croire : tout cela s’avère vain et inexistant. En réalité, rien ne s’est réellement passé. Tout est toujours le même, intact, les gens toujours les mêmes, avec les mêmes opinions. Cette agitation était en fait absolument illusoire et virtuelle. Il faut sortir de la ville pour s’en rendre compte. Sortir de la ville et souffler une bonne fois, exténué.

Si maintenant, le monde vous semble fou et que vous vivez déjà à la campagne, alors je n’ai pas de solution pour vous ! Mettez-vous au milieu d’un champ et hurlez ?

Néo-féodalité

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Dans le futur, la vie publique et collective s’est cruellement réduite. L’insécurité et l’écologie ont eu raison de la libre circulation des personnes. On préfère rester chez soi, c’est plus sûr et plus propre.

Au niveau international d’abord, la très forte réduction du traffic aérien a quasiment gelé la mobilité des personnes. Les vols sont réservés aux échanges commerciaux ou n’intéressent plus que des aventuriers suffisamment riches pour se payer un billet. Les causes en sont :

  • la multiplication des actes de terrorisme,
  • les mesures de Restriction Durable pour l’environnement,
  • le désintérêt des particuliers pour le tourisme : la plupart des gens continuent de voyager mais depuis chez eux, grâce au wii-lib.

Parallèlement, la disparition d’un système international ordonné ainsi que les flux sauvages de migration causés par les catastrophes naturelles, ont vu les frontières se recloisonner.

Au niveau des villes, l’activité extérieure s’est réduite également. En milieu urbain, pour des raisons de Restriction Durable, les voitures sont exclusivement réservées à certains corps de métiers et aux quelques élus habilités. Pour les autres, là encore le wii-lib permet de bouger en restant chez soi. Il faut dire qu’on n’a plus guère l’envie de sortir. La réalité partielle a salement appauvri l’environnement extérieur, notamment urbain. Et Internet et le tout-à-domicile ont annulé beaucoup de raisons de mettre le nez dehors. Une grande partie des boutiques et de la distribution a purement et simplement disparu. Il subsiste quelques superettes et magasins automatiques. Les gens habitent des maisons autarciques dont ils n’ont presque plus besoin de sortir : travail, nourriture, biens de consommation, biens culturels, contacts humains, tout est « dématérialisé » et passe par le web.

Ce rétrécissement de la vie publique a entraîné une inévitable réduction des services publics, progressivement remplacés par des institutions privées. L’ordre et la sécurité sont par exemple assurés par des milices mises à disposition par des multinationales. Plus de services publics, plus d’impôts, plus de droits ni de devoirs civiques… Nous sommes petit à petit retournés à des conditions de vie « féodales ». En quelques décennies, se sont développés de grands ghettos et des villes-forteresses, qui garantissent la sécurité de leurs adhérents comme le faisaient les seigneuries, et qui se font la guerre, ou s’allient pour faire la guerre à d’autres cités ou aggrégations de cités. En dehors de ces villes-forteresses, qui établissent en leur sein un droit relatif, c’est la jungle.