Prière de déranger

Sur LinkedIn, une personne partage cette citation inspirante :

« Celui qui vient au monde pour ne rien déranger et ne rien troubler, ne mérite ni estime ni patience » – René Char

Phrase terrible à recevoir à notre époque. Dans quel contexte René proféra-t-il ces mots, quel paysage était le sien quand il le fit, nous l’ignorons ; mais ce que nous connaissons, c’est le contexte qui est le nôtre. Et dans ce contexte, cette injonction résonne comme le triomphe des imbéciles excités et des agités du bocal sur l’homme moyen. Une ode à l’Emmerdeur, décomplexée et clamée avec fougue.

Comment peut-on vibrer à cela quand on entend déjà quotidiennement que tout se bouscule, tout doit se transformer, se réinventer, et vite ! Quand tout le monde dérange déjà considérablement, bouscule les codes comme on dit, quand l’impertinence est sur toutes les chaînes en prime time et jusque derrière le bureau ovale de la Maison Blanche ?

rené char

Celui qui vient au monde pour ne rien déranger ne mérite aucune estime : c’est bien ce que l’on peut constater tous les jours autour de nous. Dans ce monde, l’Emmerdeur qui trouble et dérange est en effet le seul à récolter estime et sollicitude. Le seul à obtenir gain de cause. La vie lui fait de la place, à l’image des piscines municipales modernes, qui subdivisent le grand bassin en lignes de nage : l’une est réservée aux cours, l’autre aux nages sportives, une autre encore pour les nages avec palmes et matériel… si bien que les nageurs normaux, brasseurs ou barboteurs qui n’ont pas de petite spécificité à faire valoir, n’ont plus qu’à s’agglutiner dans les deux ou trois lignes restantes. Bientôt ils se serreront encore pour faire place à la ligne sans gluten, celle réservée aux vapoteurs électroniques, celle pour les non-fumeurs, celle des nudistes et celle des djellabas… Car c’est évidemment pour mieux vivre ensemble que l’on nage séparés, et que toutes ces frontières sont dressées pour nous.

Le vindicatif obtient toujours ce qu’il demande. Celui qui au contraire, a grandi dans l’idée de ne pas trop déranger, de faire avec, de garder pour lui ses petites manies, est littéralement baisé. Il faudrait songer à lui dire, un jour, que personne ne veut plus de ses compromis, que son contrat social de Rousseau, il peut se le carrer. De grâce, qu’il se trouve vite sa particularité, quelque chose qui le distingue, un grain de sable, de quoi emmerder le monde. Sans cela, il est foutu et il ne doit pas s’en plaindre.

Eh bien moi, cher René, j’espère que je dérange aussi peu que possible, que je ne trouble rien ni personne.

14 réflexions au sujet de “Prière de déranger”

  1. LinkedIn c’est un univers flippant. Il y a une tripotée de gens qui fayotent à mort, approuvant n’importe quel phrase qui va dans le sens d’une culture d’entreprise guerrière.
    Alors déranger l’autre tout ça, non merci. Pis qui c’est ce René Char pour donner des points d’estime ? Hein ?

  2. Vraiment mon cher Oeil ? Crois-tu vraiment ne troubler personne ? un trouble discret peut-être, un dérangement juste en passant, une tentative de subversion … ?

  3. Tout à fait d’accord à propos des piscines où on ne peut plus nager. néanmoins, de là à dire que c’est la faute à Rousseau ? il me semble que son propos était plutôt de dépasser les intérêts particuliers au profit de l’intérêt général …

    1. Oui c’est bien ce que je voulais dire : Rousseau = je mets mes petits intérêts sous le boisseau pour l’intérêt général = l’inverse de la piscine

      1. aah … les effets pervers du contrat social .. un peu comme les pâtisseries à la sortie de la messe de Raymon Bourdon.

  4. J’ai lu ce matin ton article …
    J’aime vraiment beaucoup la poésie de René Char !!!
    j’ai relu ton texte à midi et il m’inspire deux choses :
    – tout d’abord un exemple récent où cette citation prend sens : Celine la lanceuse d’alerte sur la maltraitance en IME ….
    – et puis l’exemple par excellence , celui de Jésus qui dit dans Matthieu 10 . 35
     » Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison…  »
    Versets très controversé !!! hihihi ….

    Alors oui René Char dans cette citation fait peut-être référence à tous les moments où nous ne devons plus être consensuels mais un peu ( beaucoup ? ) dérangeants pour faire avancer le schmilblick !!!!

    Tiens, reçois celle-ci de phrase et apprécie : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. »

    1. Hello Annick. Encore une fois, je ne sais pas du tout quel sens René Char veut donner à ces mots, et je lui accorde le bénéfice du doute. N’étant pas mordu de poésie, je ne connais pas vraiment son oeuvre. En revanche, je vois très bien le sens que veut leur donner celui qui propulse cette phrase sur LinkedIn : « entreprenons sans dessus-dessous, sans limites, faisons ce qui ne se faisait pas, foutons les règles par terre, elles ne valent pas les bénéfices que nous finirons par tirer du foutoir que nous aurons mis ». Et c’est cela que j’attaque.
      Est-ce le sens de l’Evangile ? J’en doute.

      1. Ah, je vois mieux où tu veux en venir ! Ce n’est donc rien d’autre que le rebouclage de notre néo-totalitarisme, « soft » qui te… dérange. Ici il s’agit pour un thuriféraire d’une bien-pensance économique idéologisée, immanente et détachée de toute réalité suite à la « fin de l’histoire », de recycler toute forme de pensée un tant soit peu subversive pour lui faire faire partie d’un système qui veut ne plus se connaître de limites. D’autres disaient « la guerre, c’est la paix », « la liberté, c’est l’esclavage », ici c’est « le chaos, c’est le conservatisme »… 😉

      2. Merci pour cette explication ; je comprends mieux moi aussi maintenant le sens de ton  » agacement  » ; c’est la nouvelle stupidité à la mode LinkedIn ??? Je ne suis pas très futufut 😉
        Essaie de lire quelques poèmes de René Char, ça vaut vraiment le coup, vraiment vraiment !

  5. Je ne connais pas non plus l’œuvre de René Char mais spontannément, j’entends la phrase citée (à peine totalitaire), non pas comme une exhortation à revendiquer des avantages et aménagements pour sa personne, mais à ouvrir des voix.

    Sur le plan politique et sociétal, puisque vous parlez du contrat social ça me fait penser à cette citation : « Nous sommes submergés par des représentations préétablies et réifiées du monde qui usurpent la conscience et préviennent l’exercice de la critique démocratique, et c’est au renversement et au démantèlement de ces objets aliénants que devrait se consacrer le travail intellectuel de l’humaniste ». (dans Humanisme et Démocratie, mais ça pourrait être extrait d’un bon nombre d’autres bouquins).

    Mais la poésie en elle-même, est une activité qui répond à ces critères, selon moi.

    Bonne journée

  6. Eh bien moi, j’ai lu René Char, et je sais bien que c’est un con. Un test scientifique fut tenté sur ses oeuvres : aucune phrase qui ne fût conne.
    Ne réserver son estime qu’à celui qui « dérange », qui « trouble » est absurde, tant qu’on ne précise pas : qui dérange QUOI ? qui trouble QUOI ? Toute l’affaire est dans le substantif.
    C’est aussi idiot que de se revendiquer « solidaire », dire qu’on est « arrivé », etc.
    C’est le genre de phrases qui visent à enthousiasmer la jeunesse, qui l’encouragent à se débrider, c’est à dire à ne plus respecter les règles de la politesse, de la courtoisie, de la bienséance ou, pour le dire d’une façon contemporaine, du « vivre-ensemble ». Celui qui trouble et dérange la règle imposant le silence la nuit en bas de mes fenêtres, par exemple, ne mérite aucune estime, mais un gros coup de pied au cul.
    Pol-Pot fut un type qui a dérangé la morale et à mis le trouble dans l’humanisme. Mérite-il notre estime ? Demandons ce qu’ils en pensent à ses deux millions de victimes. Et ce qu’ils pensent de René Char.

  7. Et j’ajouterais ceci, qui est encore plus grave pour Char : les gens qui ne dérangent ni ne troublent rien, ce sont les gens ordinaires, les braves gens, les gens de peu, le peuple dans son écrasante majorité. Il faut voir dans le genre de phrases à la Char l’origine, ou au moins l’illustration de ce solide mépris de la gauche pour le populo.

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