La brume

Et si la brume qui moisit mon esprit depuis quelques semaines voire quelques mois, se dissipait par l’écriture d’un texte suffisamment précis qui la caractérise ? J’écrirais ce texte, et la clarté reviendrait d’elle-même. Croyons au pouvoir des mots.

Les jours passent, les semaines, comme un éclair. Tout est confus, pas en permanence mais au moins quotidiennement. Plus aucun discernement. Impression de ne plus savoir compter, de ne plus savoir réfléchir. Impression que les cloisons qui maintiennent habituellement une cervelle, qui permettent d’y répartir les pensées, de les classer – je ne parle pas de pensées profondes mais de pensées pratiques, de synchronisation des actions quotidiennes – ont été retirées, et que tout s’y retrouve mélangé comme un tas de linge sale. Les contingences personnelles avec les professionnelles. Un ticket de pressing avec un rendez-vous à ne pas manquer. Une note de frais avec un appel au garagiste. Un cours de sport avec un dîner à organiser. Les soucis de demain avec ceux d’après-demain. La journée n’est plus qu’un monticule de « choses à faire ». Des choses simples, simplissimes même, mais dont l’enchevêtrement s’avère inextricable. Une contrainte supplémentaire se dépose dans le semainier, et c’est le désespoir.

Impression d’être un idiot, abruti par ce maelstrom somme toute extrêmement banal. Impression d’être un ordinateur au trop grand nombre d’applications ouvertes en même temps. Et toutes ces préoccupations en cours font un bruit de salle des machines, à l’intérieur du crâne, qui empêche qu’on puisse penser à rien.

Impression de ne plus savoir faire les choses que une à la fois. L’une après l’autre. Et mal. Toute sa conscience est focalisée sur un point unique : celui du moment en cours, du présent immédiat, et le souvenir du déroulé de la veille est brouillé, comme l’est l’aperçu de l’avenir (celui de la semaine prochaine). Le plus grand effort étant de cacher cette situation assez grotesque, de continuer à donner le change comme si de rien n’était, de laisser les autres vous expliquer des choses simples qui vous semblent exagérément compliquées sans qu’ils se doutent que vous ne recevez pas, que par moments vous ne faites que regarder leurs lèvres gesticuler. L’instant d’après vous revenez à vous et ne comprenez pas ce qu’il vous arrive.

Brume cérébrale, qui ne s’éclipse pas par une simple nuit de sommeil, mais qui reste planante au-dessus de soi, prête à fondre aussitôt qu’on se demande si elle est là. On a perdu sa sérénité, et c’est d’un certain dommage lorsque c’est à peu près la seule chose que l’on détient en propre. On a perdu son indépendance, celle qui nous mettait royalement à l’abri du besoin d’assentiment extérieur. On n’est plus le cool insouciant qui regardait les autres errer du haut de son promontoire, on n’est qu’un con qui regarde passer les trains, et qui en a éventuellement laissé passer beaucoup.

On a perdu son ailleurs. Le présent le plus sale nous impose désormais son rythme. La vie déferle sur nous, de tout son poids et de toute sa longueur, comme si nous n’avions plus prise sur elle.

Poignée d’aphorismes

« Maturité de l’homme : avoir retrouvé le sérieux qu’enfant, il mettait dans ses jeux. »

Il y a dans cette simple phrase énormément de choses qui peuvent jaillir à votre pensée, si vous prenez la peine de la relire. Énormément de densité, plusieurs livres ou films à en tirer, une expérience précieuse qui la fonde. L’aphorisme est l’opération d’alchimie par laquelle toute cette densité est réduite en une seule goutte ultra-condensée et déposée dans un livre. Nietzsche a travaillé à cet exercice dans certains de ses livres, construits comme des « chapelets de pensées ».

En voici quelques autres, à savourer chacune individuellement :

« Quand nous devons revoir notre jugement sur quelqu’un, nous lui faisons vivement grief du désagrément qu’il nous cause ainsi. »

« Tenir à son opinion : l’un parce qu’il se fait gloire d’y être arrivé seul, l’autre parce qu’il a eu du mal à l’assimiler et est fier de l’avoir comprise. L’un et l’autre, donc, par vanité. »

« Ce n’est pas la vigueur mais la durée du sentiment élevé, qui fait les hommes élevés. »

« On doit rendre le bien et le mal, mais pourquoi précisément à la personne qui nous a fait du bien et du mal ? »

« L’objection, l’écart, la gaie méfiance, le sarcasme, sont signes de santé : tout inconditionné relève de la pathologie. »

Fait accompli

L’actualité économique et numérique nous apprend qu’il faudrait se hâter de développer les réseaux bas débit longue portée dès aujourd’hui si l’on veut supporter le trafic grandissant des objets connectés, « qui seront 38 milliards en 2020 ».

En fonction de l’article qu’on lit, ce 38 milliards devient 80 milliards, ou 115 milliards… Normal : personne ne peut savoir combien il y aura d’objets connectés en 2020.

Le raisonnement, en tout cas, est idiot et revient à dire : « il faut construire une autoroute 4 voies devant chez vous, et vite ! car en 2020, deux millions de véhicules passeront chaque jour ! ». En réalité, il ne peut matériellement pas passer deux millions de véhicules devant chez vous, ni aujourd’hui ni en 2020. A moins qu’on ait construit une autoroute pour cela.

shad

C’est le tour de passe-passe qu’utilise un « progrès » quand il veut forcer le barrage. Fait énoncé. Fait annoncé. Sans argument mais sur un ton impérieux. « Hâtons-vous ou bien nous accumulerons du retard ! ». « Nous sommes le dernier pays à n’avoir pas encore… ». Culpabilisation, empressement, afin que s’auto-réalise la prophétie.

En réalité, l’horizon de 38 milliards d’objets connectés en 2020 n’a rien d’une fatalité, pas plus que n’importe quel horizon présenté comme inéluctable. Je ne m’y connais pas mais enfin, si l’on commençait par ne pas développer ces réseaux qui leur sont dédiés, si l’on n’enclenchait pas les moyens, si l’on se faisait à l’idée que ces petits objets se cognent un jour le nez contre les limites de capacité du réseau… ne se pourrait-il pas alors que nous n’arrivions pas à 38 milliards d’objets connectés en 2020 ? Il s’agit en fin de compte d’un choix de société, comme on dit, à faire en faveur d’une atmosphère qui ne serait pas infestée de nuées de bidules détecteurs, mesureurs, scanneurs, filmeurs, signaleurs…

Est-on réellement excité par le frigo qui envoie un SMS quand on a oublié de le fermer, autant que le sont les industriels qui espèrent nous le vendre ? Pour un objet connecté qui sauvera la vie ou fera du bien, combien seront là pour mesurer notre travail, contrôler nos gestes ? Désire-je vraiment que les objets, les machines, s’échangent et communiquent toujours plus d’informations à mon sujet ? La multiplication à outrance de ces gadgets électroniques – objets connectés et plus généralement mouchards « tech » comme ceux que présente cet article du Dernier Blog – a ceci de particulier que sa malfaisance n’épargnera personne, surtout pas l’objecteur de conscience qui aura cru choisir de s’en passer. Il suffit que son voisin soit par exemple l’un de ces crétins équipés d’une caméra volante, qui trouve amusant de survoler son jardin, puis le quartier et ses habitations. C’est donc pour que ce bonhomme puisse continuer à jouer, à cela et à autre chose, qu’il faudrait « développer les réseaux » ou les capacités de stockage informatique sans mesure.

Les objets connectés seront 38 milliards (ou 80 milliards, ou 115 milliards) en 2020. Quels que soient la demande et l’engouement. La planète dût-elle s’y épuiser ! En dépit des semblants de débats qu’on fera mine d’organiser sur les conséquences éthiques du phénomène. Les objets connectés seront des milliards, c’est décidé ! La quincaillerie électronique a ses raisons que la raison ignore.

Con qui se filme en train d’être con

C’est l’idée du con subjugué par sa propre caméra. Celui qui fait ce qu’il est en train de faire uniquement parce que c’est filmé. Ou photographié.

Nous avons là le point commun entre le « snowboarder » de l’extrême se filmant sur les pentes neigeuses impossibles, réalisant des acrobaties à se rompre le cou, et le bédouin terroriste analphabète qui découpe consciencieusement une tête du corps à qui elle appartient avec un couteau. La synthèse parfaite étant Mohammed Merah, qui pour immortaliser l’exploit de tirer à bout portant sur des enfants en bas âge, s’était offert une Go Pro, la « caméra de l’extrême ».

La société de l’image fascine à ce point l’esprit humain qu’elle parvient à lui faire faire des choses qu’il ne ferait jamais autrement. Les martyrs grotesques de cette civilisation étant ces gens qui désormais, meurent de s’être mis dans une certaine situation pour se photographier par téléphone : devant une falaise, tenant un pistolet chargé…

Nous avions les morts naturelles, criminelles, accidentelles… Voici les morts qui normalement, n’auraient pas dû avoir lieu. Normalement, c’est-à-dire s’il n’y avait pas eu un appareil photo ou une caméra. C’est une toute nouvelle catégorie d’âmes qu’accueille le royaume des ombres : les morts qui se sont tués tous seuls, par erreur. Un vrai casse-tête pour les législateurs du Purgatoire.