Extrême limite


« Ça y est, c’est fini l’île de Ré. Y’a des skis, c’est niqué ! »

Nombreux sont les gens qui ne semblent plus concevoir de vacances sans activités à sensations fortes – jet ski, karting, plongée, kite surf, sports de glisse… Ces activités fun et ébouriffantes sont un moyen de laisser libre cours à sa crétinerie frénétique en la dissimulant sous couvert de sport et de vitalité. Voire même de spiritualité si l’on se rappelle le personnage du film Point Break et sa philosophie du risque, de l’existence sur le fil du rasoir…

Point-Heart-Break_29

Outre le fait qu’elles emmerdent le monde, ces activités à sensations fortes – activités à moteur, activités à casque, tout ce qui cherche à augmenter et à accélérer… – m’ont toujours paru relever d’une logique de junkie, de pré-dépressif cherchant à fuir un craquage imminent, plutôt que d’une saine vitalité. Celui qui recherche des sensations fortes n’est pas une personne qui aime plus la vie que les autres, mais plutôt qui en manque d’une certaine manière. A qui il en faut plus. Pourquoi rechercherait-on des « sensations fortes » sinon que les siennes sont corrompues, et ses sens naturels émoussés ?

Une réflexion trouvée dans une lettre appuyait cette opinion de façon intéressante. Elle rappelait que, actuelle ou plus ancienne (les romantiques comme Théophile Gautier), la sensation pour la sensation conduisait toujours à un abîme, une impasse, un épuisement. Il ne s’agissait pas de condamner la sensation en soi, mais le fait de chercher à se la procurer, à en « produire » plus que celle que la vie nous offre au fil de notre activité.

« Je suis très peu sensible à l’esprit »

« J’aime autant chasser, courir, danser, fumer une pipe au bivouac, jouer au domino dans un café, que j’aime à étudier ou à écrire. Il m’est indifférent de bavarder des choses les plus triviales, ou de causer sur les sujets les plus relevés. Je suis très peu sensible à l’esprit et j’ai l’horreur des prétentions. Aucun défaut ne me choque. Je trouve que les autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque. Si je me sens par hasard un avantage, j’en suis tout embarrassé. Depuis que j’ai acquis une malheureuse célébrité il m’est arrivé de passer des jours et des mois entiers avec des personnes qui ne se souvenaient plus que j’avais fait des livres : moi-même je l’oubliais si bien que cela nous paraissait à tous une chose de l’autre monde. »

François-René de Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe.

Robophobes

peur des robots

Je n’ai jamais rencontré dans mon entourage ni entendu parler de personnes qui seraient sujettes à une peur panique des robots. Pourtant, les documentaires sur les avancées de la robotique m’assurent que ces personnes existent, ou qu’elles existeront. Et que l’un des défis dans ce domaine sera d’éduquer ces « phobes » afin qu’ils maîtrisent leurs angoisses.

Le discours, bien qu’encore un peu bancal, est déjà énoncé : tout d’abord on insiste sur l’absurdité d’une telle phobie – un robot n’est qu’une machine, il n’y a pas lieu d’en avoir peur plus que d’un robot Moulinex ; puis l’instant d’après on affirme au contraire qu’au fur et à mesure qu’ils auront gagné en intelligence, ces robots seront plus que de simples machines, et que nous serons tenus d’apprendre à vivre avec eux, de les respecter en tant qu’êtres, de leur accorder de la considération…

En quoi les robots seront-ils autre chose que des machines, ce n’est pas toujours clairement expliqué. Dans l’un des documentaires, un journaliste s’entretient par exemple avec une intelligence artificielle capable de soutenir une conversation complexe, intégrée dans un buste à l’apparence humaine. Lorsque, fasciné par l’automate, le journaliste demande à l’ingénieur s’il peut le toucher, celui-ci lui répond d’une voix réfléchie : « demandez-vous simplement si vous feriez cela si votre interlocuteur était une personne ».

Tripoteriez-vous votre télécommande si elle était une personne ? Sans doute pas. Cependant je ne vois pas en quoi il serait inconvenant de toucher ce buste automate, aussi intelligent soit-il, à moins d’être tombé à pieds joints dans l’illusion – volontairement créée bien qu’encore grossière – de son apparence. Celui qui ferait un guili-guili sous ce menton robotique ne blesserait aucune dignité sinon la sienne, montrant qu’il s’est pris à un jeu de séduction avec ce qui n’est qu’un leurre.

On apprend dans le même temps que le malaise ressenti vis-à-vis d’un robot serait d’autant plus prononcé que la ressemblance avec l’humain va loin. Plus le robot ressemble, plus celui qui le regarde focalise sur les « anomalies », le petit détail qui cloche et rend cet humanoïde « bizarre ». Croyez-vous qu’on en déduise, pour éviter ce malaise, qu’il est préférable d’entretenir une distinction physique et que les robots continuent à avoir un look de robots ? Non. La conclusion des chercheurs est au contraire de pousser toujours plus loin la ressemblance jusqu’à ce que la confusion soit parfaite et que la gêne s’estompe.

robot ressemblancePas encore gagné

Arriver à ce que les robots soient similaires en tous points à un être humain est donc la direction choisie par les entreprises de robotique – la similarité visée portant moins sur l’apparence que sur le statut et la considération à accorder aux futures machines. Si la bataille de la ressemblance, du point de vue du lobby robotique, a peu d’intérêt en soi (les robots humanoïdes resteront en réalité anecdotiques par rapport à l’ensemble des robots produits, dont l’ergonomie n’a pas de raison de calquer la forme humaine), elle est un atout majeur pour la rhétorique de l’égalité de considération entre hommes et machines ; un objectif qu’on imagine profitable à la diffusion rapide et générale de ces produits dans la vie des gens.

Vous ne voudriez tout de même pas être robophobe, n’est-ce pas ? Quoi de mieux qu’un « phobe » pour triompher sans conteste ? Un « phobe », et toute argumentation raisonnée est tuée dans l’œuf, aussi pondérée soit-elle. Nous sommes condamnés à nous mettre à égalité avec la machine… ou à en « avoir peur ». Celui qui ne voudra pas concéder qu’une machine évoluée soit rigoureusement équivalente à un humain sera quelqu’un qui a peur. Tout comme celui qui ne prend pas plaisir à discuter dans un smartphone est aujourd’hui « technophobe », la personne qui jugera débilitant d’accorder de l’affection à une machine « smart », de répondre à ses sourires ou ses sollicitations… sera robophobe. Celui qui prendra mal l’automatisation de son boulot sera robophobe. Celui qui s’agacera des remarques d’un robot-coach à qui il n’a rien demandé, ou qui ne se soumettra pas d’assez bon cœur à la présence et au contrôle d’un robot sera suspecté de couver lui aussi un inquiétant début de robophobie… « Lui auriez-vous parlé de cette façon s’il était une personne ? »

I had a dream : un jour, les fabricants de chips saveur barbecue pourraient déclarer « phobes » les personnes qui s’obstinent à ne pas vouloir y goûter.

Tempérament chat

Il est curieux que je n’aime pas les chats tant nos tempéraments sont pourtant ressemblants.

Comme le chat, je suis quelqu’un qu’on ne demande pas mieux que d’aimer, mais qui va malgré tout son chemin. Comme le chat, je ne rends pas les caresses. Comme le chat, je ne me donne pas la peine de dire « non », et les gens s’imaginent que cela veut dire oui. Comme le chat, on aimerait comprendre ce que je viens chercher dans cette vie. Comme le chat, je demande en fin de compte peu de choses, simplement qu’on laisse une issue pour que j’entre et sorte comme il me chante.

Il est curieux que je n’aime pas les chats. Peut-être que les chats n’aiment pas les autres chats.

chat pallas