Je suis un nuage

On peut dire de certaines personnes qu’elles sont un « soleil », et tout le monde voit très bien ce que cela veut dire.

Dans ce même registre, je pourrais dire quant à moi que je suis un « nuage ». Mais je ne sais pas si l’on voit aussi bien ce que cela voudrait dire.

Le nuage brouille (il peut obstruer le soleil) et il est lui-même brouillé. Ses contours ne sont pas aussi délimités. En tel endroit il perd un peu de sa substance, en tel autre il en reconstitue. Dans son informité se dessinent des formes. A certains il paraîtra agréable et bienvenu, pour beaucoup il est intempestif. On le croirait immobile même si en réalité il se déplace ou plutôt évolue. Il paraît aussi haut que le soleil alors qu’il l’est moins. Il est du même coton que les autres et se croit singulier. Il est opaque. Quand il veut bien il se déchire, et laisse passer un peu plus de jour. Il offre lui-même de la lumière, mais indirecte, réfléchie. Oui, tiens, il semble réfléchir. Ou dormir.

Je suis un nuage, comme certains sont un soleil.

L’arbre et le fruit

Vu hier un documentaire sur la vie d’Engels.

Entre deux écrits politiques, il observe avec lassitude les révoltes ouvrières européennes se dérouler toujours différemment de ce qu’il avait théorisé. Avec l’argent de Papa, il fait un break de quelques mois et voyage à travers la France. Il écrit alors un journal léger, exempt de réflexions révolutionnaires, dans lequel il chante les beautés des paysages, des villes, des régions, des femmes et des vins. Après quoi il retournera à ses marottes montées sur barricades, en Angleterre ou en Allemagne.

Les progressistes ont, au fond, le même goût pour les belles choses que tout un chacun. Simplement ils ignorent qu’elles ne tombent pas toutes seules des arbres, mais qu’elles sont l’arbre ; le lent fruit séculaire de ce qu’ils s’acharnent à arracher.

Familiarités

Dans la société sympa, les façons ne doivent plus empeser les rapports entre individus. Le patron tutoie, la serveuse appelle par le prénom, rien ne doit plus marquer de hiérarchie, de rapport, de réserve, et pour s’en assurer les plus enjoués forcent la décontraction lorsqu’elle est insuffisante. D’autorité, unilatéralement, d’entrée de jeu, ils abolissent les conventions de la courtoisie simplement parce qu’ils sont malhabiles à les employer.

Vous vous adressez au monsieur pour la première fois et il vous interrompt derechef : « Ah s’il te plaît ! Ici on se tutoie ! ». Votre politesse était somme toute raisonnable, conventionnelle, rudimentaire, mais le con cherche à s’en défaire avec fracas. Vous tenez la porte à la demoiselle, resservez son verre quand il se vide, marquez une délicatesse quelconque, et elle affiche en retour un rictus ou se renfrogne. Sans doute juge-t-elle l’élégance dépassée.

Dans tous les cas, ces forceurs de convivialité cherchent à vous faire vous sentir déplacé, maniéré, emprunté. Bien qu’en réalité ce soit l’inverse : c’est lui et non vous que la situation encombre, lui qui est engoncé dans ses rituels de décontraction, qui tient à faire la bise plutôt qu’à serrer la pogne, qui insiste pour qu’on se regarde dans les yeux au moment de trinquer… C’est lui qui tient à ce qu’on l’appelle Jérem’ plutôt que Jérémie ! Et c’est elle qui tient à ses convenances égalitaires comme à la prunelle de ses yeux, elle qui se décontenance si on ne les respecte pas scrupuleusement. Les attentions la mettent mal à l’aise parce qu’elle croit qu’il faudrait y répondre, que ces signes revêtent une signification autre que la simple application de la coutume.

Mais non : je tiens la porte et laisse le passage non pour flatter ou faire plaisir, mais pour me faire plaisir, parce que j’aime à observer les us et à faire comme on m’a appris. Et non, on ne va pas se tutoyer ! Non que je sois guindé mais parce que je n’en ai pas envie, que je ne te connais pas encore ou que c’est à dessein que je maintiens une juste distance entre toi et moi.

Décontraction forcenée, empressement à bazarder le protocole, se manifestent plus encore lorsque le gougnafier est à l’étranger. C’est très visible chez les dirigeants en visite officielle : désormais les grands de ce monde se papouillent, se bisouillent, se tapotent, s’empoignent, ne savent plus que faire pour singer davantage de fraternité… La réserve habituellement de mise chez l’invité reçu a quasiment disparue. Nous ne savons plus être étrangers depuis que nous sommes citoyens du monde, tutoyant toutes les cultures, toutes les peuplades… Nous sommes tous frères, et de voyage en lointaine contrée, il n’y a vraiment plus à se gêner !

Parfaite illustration de ce constat : l’émission de voyage Nus et culottés (France 5), dont le principe est de parachuter deux zigues sympathiques en pays étranger, sans un sou en poche ni même… un slip ! Dans le plus simple appareil, ils vont au devant de l’autochtone et lui demandent gîte et couvert avec pour tout bagage un baluchon, un peu d’audace et de culot, et surtout leur belle âme : une bonhomie sans faille de post-étudiant en école de commerce. Au programme, émotion réciproque et “moments vrais”. En effet, la plupart du temps nos deux compères gratifient leur hôte d’un air de guitare, d’une conversation profonde et amicale, d’un coup de pouce en cuisine ou d’un petit poème à chier en compensation de son hospitalité. C’est bien connu : les indigènes du monde entier sont avides de rencontres, ont la main sur le cœur et aiment recevoir à l’improviste pour peu que l’intrus philosophe sur la vie d’une voix de débile bienheureux et leur fasse un gros câlin dans les bras lorsqu’il s’en va. “Ce sont des gens n’ont rien, et pourtant ils te donnent tout”…

A en croire les titres de presse, le phénomène dépasserait le cadre de cette émission. “L’Indonésie et la Thaïlande ne veulent plus de begpackers”. Begpackers : ces routards occidentaux partis au bout du monde “en quête de sens” pour un voyage qui n’en a aucun, si sympas et qui une fois leur pécule épuisé sur place, quémandent sur les trottoirs de quoi poursuivre le voyage ou rentrer à la maison. Bien entendu, leur mendicité n’oublie pas de prendre des allures fun et sympathiques : “aidez-nous à finir notre voyage” dit leur petite pancarte. Aux passants, ils offrent sans compter chansons, spectacles, “free hugs”, un petit morceau d’eux-mêmes en somme, ne doutant pas une seconde que la foule locale, qui n’a jamais eu la moitié de leurs moyens, apprécie à sa juste valeur leur narcissisme en présent.

Partis à la recherche d’un certain art de vivre, ces vagabonds bohèmes en sont quant à eux totalement dépourvus. Il leur est parfaitement incompréhensible qu’un brave asiatique ou qui que ce soit d’un peu humain puisse ne pas apprécier leur aise enfantine, leur gentillesse molle, leur amitié donnée “gratuit”…

Et il en va exactement de même pour les tutoyeurs et anti-formalistes vivant sous nos latitudes : même quiproquo culturel, même façon de considérer leur nonchalance sociale comme un langage universel plaisant à tous, même incapacité à ressentir que leur amicalité tonitruante entre en collision frontale avec un savoir-être traditionnel rudimentaire. Tous imposent leur fausse simplicité comme mode relationnel unique et permanent car c’est effectivement le seul sous lequel ils soient à l’aise. La correction, la tenue, les petits gestes ou formules pour donner à la cordialité encore un peu de relief : voilà qui les offense et les oblige.

La communauté

Très tôt dans l’Histoire de l’humanité, la société a consisté à réduire l’intime, l’individualité. Très tôt il a fallu qu’un maximum de jour soit fait sur les gens et leur petit jardin secret. Tout consiste, pour le collectif, à s’assurer qu’on sache à quoi l’individu emploie son temps, son temps libre surtout, quelles sont ses occupations, ses arrière-pensées… Non pour le savoir comme par une curiosité maladive, mais pour l’empêcher.

Traditionnelle ou technologique, la société consiste à empêcher autant que possible que l’individu ne pense dans son coin. Et faire communauté signifie rogner la part du privé, la part secrète, la part d’ombre, exiger la transparence, que chacun se montre sous son « meilleur jour », c’est-à-dire un jour utile et socialement constructif.

Qu’est-ce que cet individu nous rapporte ? Que nous vaut sa présence ? Que manigance-t-il ou que pourrait-il manigancer ? Que gagnons-nous à ce qu’il prélève sa ration dans nos vivres ? La société se méfie du solitaire, de l’inconnu, et veille à plaquer une lumière écrasante sur son secret. Quand la décence rend inconvenant qu’elle s’intéresse de trop près, on invente la religion, pour pénétrer la conscience et souffler les interdits. Quand cette société dysfonctionne et qu’elle est sur le point de regarder sa contradiction dans les yeux, elle les détourne et invente le bouc émissaire sacrifié, et c’est reparti pour un tour.

Darwin nous apprend que nous sommes les survivants d’une lutte des individus les uns contre les autres, pour rester vivant en tant qu’espèce. Et Girard que nous sommes les rescapés d’une lutte éternelle de l’esprit contre la masse, contre le consensus. Il fait réaliser l’effort inouï qu’il a fallu pour dépasser la société archaïque, et celui incessant qui est toujours à produire pour ne pas y retourner.