« La vie continue pareil »

La Ferme des animaux, de George Orwell, raconte la prise de contrôle d’une ferme par les animaux. Derrière ce résumé simpliste, le récit de l’URSS est finement retracé. Son autre mérite est de ne pas se limiter à dépeindre l’autoritarisme, mais à montrer aussi la duplicité du peuple : la distribution des rôles couvre un éventail assez juste des comportements populaires ou politiques lors de révolutions.

A ce moment du livre, deux cochons guides de la révolution proposent aux animaux deux projets antagonistes : construire un grand moulin qui apportera confort et réduira le temps de travail, ou accroître la production alimentaire pour éloigner le risque de famine. Chaque cochon défend tour à tour son projet et la population, séduite par les deux, est perdue, tendant à accorder crédit au dernier des deux qui a pris la parole.

Les animaux se constituèrent en factions rivales, avec chacune son mot d’ordre, pour l’une : « Votez pour Boule de Neige et la semaine de trois jours ! », pour l’autre : « Votez pour Napoléon et la mangeoire pleine ! »

Seul Benjamin [l’âne] ne s’enrôla sous aucune bannière. Il se refusait à croire à l’abondance de nourriture comme à l’extension des loisirs. Moulin à vent ou pas, disait-il, la vie continuera pareil – mal par conséquent.

État de l’art

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Notre modernité plaide volontiers coupable pour la destruction de la nature et de l’environnement. Elle en oublie de confesser un autre crime ravageur qui lui est tout autant imputable : la destruction de l’art par prolifération.

Qui peut décemment se vouloir peintre ou musicien dans un monde qui produit par lui-même une quantité massive d’images et de sons chaque jour, chaque heure ? Quel esprit honnête peut juger nécessaire d’ajouter sa contribution au monceau d’ordures et de perles qui s’accumule quotidiennement et qui demain déjà sera recouvert ? Pourquoi s’essayer à une forme quand le moindre illustrateur, coloriste de bande dessinée, ado sampleur de rythmes… dispose d’une technicité qui le professionnalise immédiatement ? Pourquoi envisager le marbre ou le bronze après quarante années où n’ont surnagé que la sculpture en plastique ou en caca, le graffiti, le happening à message, la facilité insolente ? Quel être sincère, enfin, arriverait à ravaler sa répugnance à descendre dans le marigot des charlatans, des arrivistes et des bons à rien portés aux nues ?

La modernité joviale a tué l’art en tant quel tel, l’incorporant au grand chaudron de l’entertainment. Un divertissement plus ou moins profond, plus ou moins sérieux, plus ou moins sensé, mais un divertissement. Tout académisme est disqualifié d’office, toute idée de sublime est rendue impossible, tandis que toute subversion est immédiatement récupérée, conditionnée, mise sous vide et distribuée. La marge est un genre parmi d’autres, un gisement à part entière, avec ses plateformes off-shore et ses têtes de gondole en supermarchés culturels. Les rotatives de l’industrie ont épuisé l’une après l’autre la ressource romanesque, picturale, contestataire, dramatique, absurde… La qualité cinématographique se produit en séries ; la perfection et l’habileté techniques se résument en formules et recettes ; le pittoresque, le bucolique et le folklore se manufacturent dans les sous-sols d’ateliers chinois de beaux-arts. Peu importe le talent ou le mérite : il ne peut plus émerger aujourd’hui de Socrate, de David, de Mucha, d’Hendrix, du fait de la machine médiatique qui veille déjà à leur éclosion future au-dessus de la couveuse.

Mirant et se mirant tous seuls comme des grands, la société médiatique et ses individus ont dépouillé l’art de sa fonction d’observateur. L’art ne peut plus changer le monde depuis que ce monde s’est fixé le Changement comme horizon total. L’art ne peut plus faire spectacle depuis que le Spectacle est le rouage même de la réalité.

Notre modernité a détruit la ressource artistique. L’âme artiste débarquée en ce monde réalise rapidement qu’il n’y a plus rien à faire ici, et qu’elle n’a plus qu’à emprunter une autre voie. Le seul art qui reste, à la rigueur, la seule prouesse de caractère possible dans le monde où tout nous conjure de nous exprimer, devient l’art de se taire.

Dédale

Dedale-2006

A ceux qui le lisent depuis longtemps, ce blog pourra sembler un dédale de galeries, creusées à partir d’un point différent chaque fois, mais se recoupant et débouchant sur les mêmes lubies, les mêmes considérations… On est déjà passé par là une fois nous semble-t-il, peut-être même deux. Mais on y était arrivé par une autre artère. Ce coin nous dit quelque chose, jurerait-on, et on s’en éloigne par un nouveau boyau, finissant lui aussi, tôt ou tard, par nous ramener au point où on en est.

Je serais satisfait si l’effet rendu pouvait être celui-ci, c’est au fond un peu ce que j’ai cherché à faire en tissant tous ces interliens. Un livre ne permet pas cela. Est-ce que cela peut constituer une œuvre ? Ou seulement une jolie façon de radoter ? Il faudra en tout cas songer à s’arrêter à temps avant que l’édifice ne s’effondre.