Brigade des moeurs

Au printemps dernier, de promenade dans le parc du château de Versailles, remontant du Hameau de la Reine par une merveilleuse journée, je suis tiré de mes flâneries par cette scène de plage faisant irruption au détour d’un fourré, au beau milieu d’un carré de jardin :

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La marotte de la bronzette est impérieuse. Au moindre rayon désormais, quel que soit l’endroit mais de préférence là où c’est inopportun, on tient à imposer son torse à la vue du plus grand nombre, comme s’il était urgent de saloper le peu de solennité ou de beauté qu’il reste dans le monde. Le semi-nudiste a beau avoir vécu toute sa vie dans une société d’habillés, il ne semble pas effleuré par l’idée qu’il fait là quelque chose d’innovant.

Mais après tout, sur ce sujet et sur tant d’autres, de quel droit jugerais-je ces personnes ? Pourquoi ma façon de profiter du lieu serait meilleure que la leur ? Si c’est comme cela qu’ils souhaitent vivre le moment, où est le mal ? Le parc n’est-il pas assez grand pour que toutes les sensibilités s’y expriment ? En quoi cette pose nuit-elle au panorama d’ensemble, et qui me dit que le voyageur qui a parcouru des milliers de kilomètres pour apprécier le lieu n’est pas également sensible à la beauté de ce torse malingre ?

Il n’y a strictement rien à objecter à ce type de remarques qui, à l’heure de la génération « C’est mon choix », vous reviennent immédiatement à la figure. En effet, au nom de quoi et de quel droit empêcherions-nous quelqu’un d’ôter son T-shirt quand il a chaud ? De faire ses courses en slip ? D’exprimer sa tristesse à un enterrement en se prenant en selfie ? De manifester son émoi pour les victimes des attentats par un flash mob multicolore et ultra-sympa le lendemain de la tuerie ? Absolument d’aucun droit, tant que l’on considère que nous sommes dans un monde où il n’existe pas de choses qui se font et ne se font pas, un monde où toutes les réactions se valent et sont honorables en tant qu’expression irrépressible de sa subjectivité, un monde où l’on n’est pas inscrit dans une communauté de pratiques culturelles.

Au nom de quoi ferait-on peser sur l’individu le poids d’un sentiment collectif de ce qui se fait ou ne se fait pas ? Eh bien, peut-être précisément au nom du vivre-ensemble ! Car si le vivre-ensemble, la solidarité, le faire société… sont rabâchés à toutes les sauces aujourd’hui, laissant croire qu’ils sont la marque de fabrique de notre époque, c’est en réalité une guerre permanente qui leur est livrée par la société du « C’est mon choix ». La volonté générale actuelle n’est pas le vivre-ensemble mais celle de l’individu total. La volonté est de vivre absolument comme si l’on était seul, et de ne compter sur les autres que pour qu’ils s’accommodent de notre fantaisie.

C’est ainsi que celui qui postule à un job de vendeur alors qu’il s’est fait tatouer un babouin sur le visage ne comprendrait pas qu’on lui refuse le poste sous ce motif. En quoi ce tatouage entame-t-il son savoir-faire commercial ? A compétence égale, pourquoi devrait-il être pénalisé par rapport à un autre candidat ? En quoi l’entreprise est concernée par ce dessin qui correspond pour lui à un aspect intime de son histoire et de sa personnalité ? Impossible de lui avouer le motif, qui est que la clientèle le prendrait immédiatement pour un junkie oisif. Mieux vaut invoquer un article du règlement intérieur qui stipule que c’est une question de sécurité. Rien ne doit entraver l’individu total et sa volonté d’être « lui-même » envers et contre l’interprétation sociale de son comportement ; rien du moment que son comportement n’est pas réprimé par la loi.

Le ciment d’une société, pourtant, ne tient pas au respect de la légalité ni à la connaissance approfondie du code civil par les citoyens. Il tient précisément à l’observation des principes non écrits. Le monde civilisé démarre quand la force de la loi cesse d’être la poutre qui soutient l’ensemble, et qu’elle est relayée par une intuition commune et partagée que des règles tacites ont cours entre nous. On fait partie d’une famille parce qu’on en épouse les codes sans que ceux-ci aient besoin d’être punaisés au mur de la salle à manger. On s’entend avec ses amis ou ses voisins non pas parce que chacun vit à sa guise, mais parce que l’on partage un sentiment commun de ce qui peut se faire ou se dire, avec lequel on est parfaitement à l’aise.

Dans une conférence par ailleurs brillante sur la musique, le compositeur Jérôme Ducros évoque très bien ces conventions (musicales, grammaticales…) dont nous ne soupçonnons pas l’existence ni la justification objective, mais que nous respectons pourtant sans le savoir. Nous ne savons pas pourquoi telle prononciation est incorrecte dans un cas et juste dans l’autre, néanmoins nous le sentons au point que la faute nous paraîtrait évidente.


(17’58 »)

Ainsi, ce qui fait une société harmonieuse, ce qui fait ses valeurs et son identité, c’est ce qu’elle détient de cette façon : le respect de règles pressenties qui n’ont pas à être expliquées ou conscientes. Ce qui fait que l’on peut vivre ensemble, c’est que l’on admet qu’on ressent ces règles non écrites comme naturelles, tellement naturelles qu’on n’avait même pas pensé à les consigner dans une charte ou un code pénal.

Sous ce rapport, le « débat sur l’identité nationale » qui avait eu lieu il y a quelques années cristallise d’ailleurs assez bien l’impasse dans laquelle se retrouve une société qui veut « vivre ensemble » en même temps que promouvoir le « chacun à sa façon ». Si l’on se souvient bien, ce débat n’avait pas eu lieu, paralysé entre les uns qui jugeaient criminel de soulever la question et les autres qui s’étaient saisis d’un stylo pour poser sur le papier ce qu’était qu’être Français. Les deux options sont idiotes. L’identité, littéralement, c’est ce qui est identique aux êtres humains, au-delà des individualités. S’offusquer qu’elle existe en dit long sur la force qu’a aujourd’hui atteint l’illusion individualiste. Pour autant, une identité ou des valeurs ne se décrètent pas. Vouloir le faire est le signal très précis que ces valeurs sont mortes, totalement dévitalisées.

Pour en revenir à mon plagiste : il n’est nulle part inscrit qu’on ne s’étend pas sur une serviette de plage au milieu d’un jardin historique. Mais – c’est ce qui est beau – chacun le sait néanmoins. Chacun le sent. On le sait par éducation, par observation, par simple intuition… Il n’est nulle part écrit qu’on ne s’étend pas sur une serviette de plage, et la plus grande défaite de la civilisation commencerait le jour où un sanctuaire comme le château de Versailles serait obligé de le préciser sur un écriteau.

« Réfléchir me faisait mal »

Je rentrai à la baraque, me couchai et fermai les yeux. Réfléchir n’était pas facile. C’était un processus physique : pour la première fois, la matérialité de notre psychisme m’était apparue dans son évidence concrète, palpable. Réfléchir me faisait mal.

Varlam Chalamov dans Récits de la Kolyma.

Les vocations

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Un père m’adresse sa fille, qui veut travailler dans la com, afin de discuter et de l’aider à préciser son projet. Ma foi, je trouverai bien quelque chose à lui dire, même si le fond de ma pensée, ces derniers temps, serait plutôt qu’une société tertiarisée où plus personne ne produit et où tout le monde « travaille dans la com » finira par manquer de choses à communiquer. Ma première envie serait de la mettre aux champs, de lui tendre un râteau et un chapeau de paille, et de lui demander de se mettre au boulot !

L’avantage de ces multiples emplois dans la com, et plus généralement de ces métiers désincarnés où il est question de « gérer », de « coordonner » ou « d’animer »… est qu’ils permettent d’entrer dans la vie active voire de la traverser en esquivant la question de ce que l’on veut vraiment faire et ce à quoi l’on est bon.

Je lis en ce moment les Récits de la Kolyma, petites histoires quotidiennes de vie au goulag contées par un survivant qui y passa une quinzaine d’années – et récemment aussi une BD sur la vie du poète François Villon. Ces deux ouvrages ont en commun de nous ramener à un cadre de vie primaire, sinon sommaire où les options « d’orientation », c’est-à-dire de vie et de survie, sont beaucoup plus réduites, concrètes, et de ce fait plus simples qu’aujourd’hui. A celui qui cherche sa voie dans le monde actuel, je conseillerais l’exercice de se projeter dans un de ces univers où rien n’existe que l’essentiel, le rudimentaire, et d’imaginer comment il s’inscrirait dans un tel monde.

Dans les baraquements du goulag, tout superflu a disparu. La vie est ramenée à sa plus simple expression et les rôles sociaux parmi la communauté des prisonniers se résument au fort qui protège ou exploite les autres, à celui qui est habile et qui chasse ou troque, à celui qui est malin et évite la corvée ou la fatigue, à celui qui est servile et assouvit les besoins des autres… et plus surprenamment : au rôle du conteur. Malgré la rigueur de la vie, les hommes les plus vils et les plus illettrés accordent une valeur à qui sait leur raconter une histoire, un récit, une scène… Celui-là obtient une estime de la communauté quelle que soit sa contribution aux tâches par ailleurs.

De la même façon, la vie de François Villon dans le Paris moyenâgeux a ceci d’universel qu’elle symbolise les vicissitudes de l’existence individuelle pour faire valoir un talent quelconque et trouver parmi les hommes quel sera le meilleur preneur de ses services. Le poète cherche le protecteur, roi ou brigand, dont il pourra illustrer les louanges.

Demain, il n’y a plus de « com » mais simplement un monde où les gens cherchent à se nourrir, à se défendre, et éventuellement à se distraire : pour quoi serions-nous le mieux placé, quelle place occuperait-on le plus naturellement parmi les autres. Bâtisseur, chasseur, cueilleur, voleur, protecteur, moine : de quoi vivrait-on, c’est-à-dire pour lequel de nos talents les plus modestes les autres auraient-ils le plus besoin de nous ? A partir de cette dynamique d’existence, imaginer son rôle dans le présent.

Sentiment d’insécurité

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Le film « Un Français », sorti l’année dernière, retraçait la vie d’un skinhead repenti. Une chronique des Inrocks expliquait que, le film se déroulant sur la période de 30 dernières années, « les plus grands moments de l’histoire de l’extrême droite en France sont traités, des affrontements entre punks et skinheads dans les années 80 à la récente Manif pour Tous en passant par le 1er mai 1995, jour où Brahim Bouarram fut noyé dans la Seine par des skinheads ».

La grande histoire de l’extrême droite française, pour les Inrocks, c’est donc 1980-2013. Maurras, l’OAS, Dreyfus, les Cagoulards ou la poignée de main Pétain-Hitler peuvent aller se rhabiller. Les Inrocks ne sont pas seuls d’ailleurs : beaucoup de gens sont aujourd’hui saisis par une peur authentique de la menace fasciste.

J’avoue, penaud (et je le regretterai peut-être le jour où je croupirai au fond des geôles d’une nouvelle Gestapo), que je suis beaucoup moins touché par cette peur que mes contemporains. La dernière fois que j’en ai frémi, je devais avoir 17 ou 18 ans. Depuis plus rien.

Je ne peux me défaire de cette idée qu’au fond, le fascisme a vécu entre 1922 et 1945. Il faut dire que l’actualité des dernières années est toujours allée dans le sens d’un dégonflement de baudruche à chaque fois que la menace fasciste a pointé son nez. De Merah à Méric, du tireur fou Abdelhakim Dekhar à l’agression homophobe de Wilfred pendant les manifestations du mariage gay, le scénario est toujours le même : on espère de tout son cœur que le coupable en cavale est un skinhead homologué, un xénophobe pure souche, un catholique intégriste… La République monte sur ses grands chevaux. Le signalement est donné : « crâne rasé, doudoune verte ». Alerte rouge ! Finalement le sanguinaire s’avère avoir une capuche, celui qu’on prenait pour l’innocent dévoré par l’hydre nazie s’avère être lui-même l’agresseur, le tireur d’extrême droite s’avère d’extrême gauche… et curieusement tout le monde trouve cela beaucoup moins intéressant. Le soufflé retombe. On se remet de son émoi et on attend avec espoir la prochaine histoire vraiment nazie telle que son imagination la rêve.

Si les médias peuvent déformer la réalité et générer par exemple un « sentiment d’insécurité » dans des villages où il n’y en a pas, ne peut-on pas de la même façon mesurer un écart, une disproportion, entre la place que prennent les mises en garde, les discours, discussions et lois contre le fascisme ou le racisme, et le nombre de faits véritablement racistes ou fascistes qu’il est possible de constater au quotidien ? A titre personnel, je peux compter sur les doigts d’une main les scènes authentiquement racistes auxquelles j’ai assisté dans ma vie. Elles étaient en général le fait d’un ivrogne de rue ou d’un vieil oncle à la fin d’un repas. Voilà bien longtemps également que je n’ai pas croisé un néo-nazi en bonne et due forme. En recherchant une illustration pour cet article, j’apprends d’ailleurs dans un article de Slate qu’il n’y aurait que 400 spécimens répertoriés dangereux en France.

Sur ce sujet je suis assez jospiniste, finalement ; je prends le fascisme et l’antifascisme contemporains en grande partie pour du théâtre. Pourtant, chacun peut mesurer que l’extrême droite progresse. Les gens sont-ils de plus en plus nombreux à épouser le national-socialisme ? La haine de la démocratie ? Je n’en ai pas l’impression. Si « l’extrême-droite progresse », c’est peut-être en partie parce que sa définition s’est élargie au fil des ans, et que de fait de plus en plus de gens et d’opinions s’y trouvent comptabilisés.

Hier, vous étiez facho si vous pensiez qu’un noir valait moins qu’un blanc, si vous portiez une cagoule du Klu Klux Klan, si vos convictions étaient antiparlementaires ou si vous considériez la violence comme une solution. Aujourd’hui, les règles d’admission sont moins contraignantes et les occasions innombrables : vous pouvez être fasciste si vous êtes pour la fin de la monnaie unique, antisémite si vous commettez un bras d’honneur à la façon d’un certain humoriste, raciste si vous jugez que l’immigration créé des complications sociales ou politiques, ou si vous persistez à croire que chacun vient au monde avec un sexe déterminé…

Conséquemment, forcément, l’extrême droite progresse.