Corrida domestique

lauzier-2

Certains hommes choisissent leur femme parce qu’elle les valorise aux yeux du monde. A travers ses qualités, ils voudront montrer qu’ils sont de trempe à séduire un canon, ou qu’ils sont suffisamment raffinés pour se payer une femme intelligente, ou encore que leur femme est une fêtarde qui sait recevoir…

Mais d’autres au contraire, après quelques années de vie commune, semblent essayer de se valoriser contre leur femme, à travers ses défauts. Devant nous ils lui adressent des piques à fleuret plus ou moins moucheté, nous montrent comme ils sont drôles à ses dépens… et nous scrutent comme pour recueillir notre rire ou notre assentiment.

Ils semblent alors s’attendre à ce qu’on trouve leur adresse formidable. On serait censé avaliser combien ils ont raison et combien l’autre a tort, est con ou invivable… Nous voilà invité à une sorte de corrida domestique, pris dans la situation embarrassante de la pièce extérieure qu’on est venu chercher et devant qui on met à jour les failles de l’autre, simplement parce que cette personne-témoin est là.

Le reste du temps sans doute, ces reproches se font sourdement, au sein d’un quotidien qui ne trouve pas d’issue, mais ici on veut nous prendre à parti, profiter de notre présence. Sous les plaisanteries, on cherche un médiateur, un œil extérieur, parce que sans doute on n’a pas encore osé aller chercher un juge.

« Les métamorphoses à 10 ans d’intervalle »

« Quoiqu’il eut été bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idées, les soins bêtifiants d’une boutique et d’une caisse avaient modifié son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession. Phénomène que l’on peut observer en remarquant les métamorphoses subies, à dix ans d’intervalle par cent camarades sortis à peu près semblables du collège ou de la pension. »

Balzac, dans César Birotteau.

Notre être véritable

commande cerveau

Nous avons l’impression que notre être profond est celui qui réfléchit à l’intérieur de notre tête. Nous sommes lui, nous semble-t-il. C’est à lui que nous nous identifions, bien plus qu’à la personne que le reste du monde connaît et côtoie au grand jour.

Notre monde intérieur nous paraît plus authentique, plus entier, plus véritable. Ceux qui nous connaissent vraiment, estime-t-on, sont ceux à qui nous donnons l’accès le plus complet à cette personne intérieure.

Pourtant, à la fin de notre vie, nous ne serons plus que la personne publique qu’on a été au long du temps. De toute notre vie nous n’aurons finalement été que cette personne que l’on a laissé voir, entendre, connaître… Le reste aura disparu, personne ne sera là pour attester de son existence (sauf peut-être Dieu ? Toujours plus fort que les autres, celui-là).

Le reste est finalement assez virtuel. Inexistant ? Il est après tout possible que ce soit nous qui nous fourvoyons en pensant que nous sommes plus que ce que nous sommes pour les autres et pour le monde. Peut-être que ce sont les autres qui ont la meilleure vue de ce que nous sommes. Peut-être que c’est nous qui croyons nous connaître, mais qui nous connaissons mal.

La vie en décalé

métro

Lorsque le matin, nous quittons notre domicile en retard, nous nous retrouvons dans les transports avec les gens « du train d’après » : des gens qui n’ont bien sûr rien à voir avec nous, des gens qui ne sont pas de notre monde mais du monde de 9h30 ou 10 h… Nous voilà obligés de nous confondre avec ces retardataires qui n’en sont pas, nous retenant de crier au scandale, de signaler au monde que notre présence ici est un malentendu, que nous devrions normalement faire partie du monde d’avant : celui d’il y a 20 ou 30 minutes.

Une journée n’est jamais une unité définie. Décalez-la de quelques minutes, et vous changez de journée du tout au tout. Vous vivrez autre chose. C’est une journée complètement différente qui se déroule, en décalé de la journée initiale que vous auriez dû vivre. Les gens qui se trouveront sur votre chemin seront entièrement autres que ceux que vous auriez dû croiser. Les situations et les rencontres, exclusives, se feront à un autre endroit que prévu, voire ne se feront pas du tout.

A contrario, vous verrez ou ferez des choses qui auraient dû vous être inaccessibles si vous vous étiez levé à l’heure.