Restriction durable et autres scènes de la vie future

Plusieurs lecteurs, au cours des 5 dernières années, m’encourageaient à faire quelque chose de mes « scènes de la vie future », rubrique du blog où je « dystopise » autour de différents sujets. Ce sera enfin chose faite avec ce livre qui sort prochainement (allez, disons 2 semaines) et dont voici l’ébauche de couverture.

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Ce sera un peu plus qu’un recueil, toutes les scènes ont été réécrites, enrichies, adaptées et mises en cohérence les unes avec les autres, et quelques unes seront même inédites.

Le livre, auto-édité, sera disponible sur lulu.com et Amazon au prix de quelques euros. L’aimable Patrick Baud (Axolot) me fait l’honneur de signer la préface.

J’espère que vous serez nombreux à l’acheter ou à en faire la promotion autour de vous !

Wrong way up 2.0

Assis à un café, je bois un chocolat tout en entendant la conversation à la table derrière. Ce sont deux vieux amis dont l’un expose son nouveau projet de start-up (une appli qu’il développe et qui doit cartonner, pour laquelle il cherche des investisseurs) tandis que l’autre l’écoute patiemment. L’entrepreneur semble être dans le cas du cadre, licencié de son entreprise à quelques années de la retraite, et qui faute de retrouver du boulot, tente de lancer son activité. Il n’en est visiblement pas à sa première idée foireuse et son ami tente gentiment, de façon touchante et diplomate, de le lui faire comprendre.

« Tu sais… Tu me fais un peu penser à un copain qui se remet d’une rupture, maudissant la fille, et qui revient avec sa nouvelle, qui est exactement le même genre que la précédente… », lui place-t-il à un moment !

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Cela rappelle le concept de « Wrong Way Up » qui figurait dans le lexique de la Maison-Page. Le Wrong Way Up, c’est changer radicalement de vie, foncer dans une voie, et ce d’autant plus frénétiquement que l’on se goure et que les autres nous disent que c’est une mauvaise idée. « Puisque tout le monde me décourage, c’est bien que je dois avoir raison ! »

Internet, le numérique, le big data… sont particulièrement propices à la spéculation et à l’échafaudage de plans foireux. Auparavant, un entrepreneur avait tôt fait de se rendre compte si son projet était viable ou pas. L’investissement de départ nécessitait déjà qu’il y réfléchisse à deux fois. D’emblée il se frottait à la réalité du business autant qu’à celle de son propre talent. On se rendait compte plus rapidement si l’on était assis sur du vent. Avec l’économie numérique au contraire, on peut nourrir un projet plus longtemps sans jamais le confronter au réel. On peut se perdre facilement en concepts et en baratin. On le raffine dans sa tête, on développe dans son coin, et un simple contact, un déjeuner ou une promesse, sont déjà pour l’entrepreneur 2.0 quelque chose de très concret…

Il y a une « facilité » du numérique, une virtualité, qui fait qu’il y a plus d’entrepreneurs, plus de candidats, plus de « bonnes idées » (et donc aussi plus de loupés). On retrouve d’ailleurs le phénomène dans d’autres domaines, artistique par exemple. Parce que le numérique est si « facile », il y aura toujours plus de photographes amateurs que de sculpteurs sur pierre amateurs.

« Les hommes s’accommodent de l’autre dictature »

« Les servitudes politiques sont toujours violentes, grossières, elles appellent et finissent par provoquer l’émeute. L’esprit de rébellion politique n’est pas éteint au cœur de l’homme, heureusement. Les dictatures soviétique et fasciste soulèvent, dans leur pays d’origine et dans le monde entier, une protestation trop ardente pour que le philosophe ait lieu de s’interroger à leur sujet avec découragement. Dès qu’ils sont parvenus à un certain degré de culture et qu’ils ont le sentiment de leurs vertus, de leurs espoirs, les hommes supportent mal les restrictions qui leur sont imposées par le tyran national ou par la domination étrangère : en revanche, ils s’accommodent assez bien de l’autre dictature, celle de la fausse civilisation, et c’est là ce qui me tourmente. »

Georges Duhamel dans Scènes de la vie future.

Apparat scientifique

Certaines affirmations qui se font passer pour scientifiques ne sont parfois que des mots posés sur les choses. Des mots qui se font un peu moins poétiques, moins sensibles, pour se donner autorité, mais qui ne sont tout de même que des mots.

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Sigmund Freud est un usager bien connu de ces tours de passe-passe, fallacieux dans leur prétention scientifique. Lorsqu’il invente l’inconscient, il ne fait au fond que traduire, avec cet apparat parfois ridicule, les intuitions que beaucoup d’hommes sensibles ont exprimé avant lui, longtemps avant, avec quel tact et quelle spiritualité ! Un concept comme le complexe d’Œdipe par exemple, est immédiatement pris au sérieux parce qu’il se réfère à une culture érudite qui plonge dans les racines classiques ; il le serait sans doute moins s’il s’était appelé « syndrome du nique sa mère ».

L’amour tout particulièrement, parce qu’il est chose si terriblement irrationnelle, voit nombre de théories scientifiques s’attaquer à lui et tenter de réduire une fois pour toutes sa nature incompréhensible. Pour expliquer le désir, on parlera par exemple de gènes, de phéromones, on dira que « l’amour modifie la chimie du corps », que « des molécules pénètrent dans le cerveau et rendent le sujet réceptif »… Ces mots impressionnent, mais n’expliquent pas mieux le pourquoi ni le comment du phénomène. Ils ne font que poser un champ lexical par-dessus un autre, à consonance scientifique mais qui n’est qu’une autre façon de décrire. Une fois qu’on a dit par exemple que la mère est liée à son petit grâce aux hormones de l’attachement qu’il sécrète, on n’a rien dit du tout, rien expliqué ; on a simplement ajouté le terme « hormones » pour parler de l’affection.

Certains mots ou expressions sont ainsi des recours bien pratiques pour être péremptoire sans en avoir l’air. Expliquez tous les mystères que l’on vous présente par la « sélection naturelle », assénez le mot, et vous n’avez pas besoin d’être plus biologiste que votre voisin. La question est réglée, il n’y a plus à réfléchir. Personne ne vous demandera de comptes sur le mécanisme précis de la « sélection naturelle » dans ce cas précis. Les mots agissent comme un coup de baguette et n’ont pas à appeler de développement rationnel plus que celui qui invoque Dieu ou les extra-terrestres.

statsPlus les gens meurent étouffés dans leurs draps, plus les stations de ski génèrent de revenus. C’est prouvé, ainsi que d’autres corrélations statistiques à retrouver sur ce site.

Dans la bouche de certains, le verbiage scientifique remplace la superstition d’antan. Il permet à ces superstitions de perdurer sous une forme objective et socialement acceptée. Il est d’ailleurs amusant de noter que les arguments utilisés pour expliquer scientifiquement les choses reprennent l’imagerie technologique de leur temps. En 1900, le corps fonctionnait comme un moteur. Aujourd’hui on préfère imaginer que le cerveau est semblable à un ordinateur qui traite l’information. En réalité, l’homme n’est pas plus « ordinateur » qu’il est « locomotive ». Le mystère, entre temps, n’a pas perdu beaucoup de son épaisseur. Ce qui a progressé avant tout, c’est moins notre connaissance des choses que le registre lexical qu’on utilise pour les décrire.