L’arbre et le fruit

Vu hier un documentaire sur la vie d’Engels.

Entre deux écrits politiques, il observe avec lassitude les révoltes ouvrières européennes se dérouler toujours différemment de ce qu’il avait théorisé. Avec l’argent de Papa, il fait un break de quelques mois et voyage à travers la France. Il écrit alors un journal léger, exempt de réflexions révolutionnaires, dans lequel il chante les beautés des paysages, des villes, des régions, des femmes et des vins. Après quoi il retournera à ses marottes montées sur barricades, en Angleterre ou en Allemagne.

Les progressistes ont, au fond, le même goût pour les belles choses que tout un chacun. Simplement ils ignorent qu’elles ne tombent pas toutes seules des arbres, mais qu’elles sont l’arbre ; le lent fruit séculaire de ce qu’ils s’acharnent à arracher.

Familiarités

Dans la société sympa, les façons ne doivent plus empeser les rapports entre individus. Le patron tutoie, la serveuse appelle par le prénom, rien ne doit plus marquer de hiérarchie, de rapport, de réserve, et pour s’en assurer les plus enjoués forcent la décontraction lorsqu’elle est insuffisante. D’autorité, unilatéralement, d’entrée de jeu, ils abolissent les conventions de la courtoisie simplement parce qu’ils sont malhabiles à les employer.

Vous vous adressez au monsieur pour la première fois et il vous interrompt derechef : « Ah s’il te plaît ! Ici on se tutoie ! ». Votre politesse était somme toute raisonnable, conventionnelle, rudimentaire, mais le con cherche à s’en défaire avec fracas. Vous tenez la porte à la demoiselle, resservez son verre quand il se vide, marquez une délicatesse quelconque, et elle affiche en retour un rictus ou se renfrogne. Sans doute juge-t-elle l’élégance dépassée.

Dans tous les cas, ces forceurs de convivialité cherchent à vous faire vous sentir déplacé, maniéré, emprunté. Bien qu’en réalité ce soit l’inverse : c’est lui et non vous que la situation encombre, lui qui est engoncé dans ses rituels de décontraction, qui tient à faire la bise plutôt qu’à serrer la pogne, qui insiste pour qu’on se regarde dans les yeux au moment de trinquer… C’est lui qui tient à ce qu’on l’appelle Jérem’ plutôt que Jérémie ! Et c’est elle qui tient à ses convenances égalitaires comme à la prunelle de ses yeux, elle qui se décontenance si on ne les respecte pas scrupuleusement. Les attentions la mettent mal à l’aise parce qu’elle croit qu’il faudrait y répondre, que ces signes revêtent une signification autre que la simple application de la coutume.

Mais non : je tiens la porte et laisse le passage non pour flatter ou faire plaisir, mais pour me faire plaisir, parce que j’aime à observer les us et à faire comme on m’a appris. Et non, on ne va pas se tutoyer ! Non que je sois guindé mais parce que je n’en ai pas envie, que je ne te connais pas encore ou que c’est à dessein que je maintiens une juste distance entre toi et moi.

Décontraction forcenée, empressement à bazarder le protocole, se manifestent plus encore lorsque le gougnafier est à l’étranger. C’est très visible chez les dirigeants en visite officielle : désormais les grands de ce monde se papouillent, se bisouillent, se tapotent, s’empoignent, ne savent plus que faire pour singer davantage de fraternité… La réserve habituellement de mise chez l’invité reçu a quasiment disparue. Nous ne savons plus être étrangers depuis que nous sommes citoyens du monde, tutoyant toutes les cultures, toutes les peuplades… Nous sommes tous frères, et de voyage en lointaine contrée, il n’y a vraiment plus à se gêner !

Parfaite illustration de ce constat : l’émission de voyage Nus et culottés (France 5), dont le principe est de parachuter deux zigues sympathiques en pays étranger, sans un sou en poche ni même… un slip ! Dans le plus simple appareil, ils vont au devant de l’autochtone et lui demandent gîte et couvert avec pour tout bagage un baluchon, un peu d’audace et de culot, et surtout leur belle âme : une bonhomie sans faille de post-étudiant en école de commerce. Au programme, émotion réciproque et “moments vrais”. En effet, la plupart du temps nos deux compères gratifient leur hôte d’un air de guitare, d’une conversation profonde et amicale, d’un coup de pouce en cuisine ou d’un petit poème à chier en compensation de son hospitalité. C’est bien connu : les indigènes du monde entier sont avides de rencontres, ont la main sur le cœur et aiment recevoir à l’improviste pour peu que l’intrus philosophe sur la vie d’une voix de débile bienheureux et leur fasse un gros câlin dans les bras lorsqu’il s’en va. “Ce sont des gens n’ont rien, et pourtant ils te donnent tout”…

A en croire les titres de presse, le phénomène dépasserait le cadre de cette émission. “L’Indonésie et la Thaïlande ne veulent plus de begpackers”. Begpackers : ces routards occidentaux partis au bout du monde “en quête de sens” pour un voyage qui n’en a aucun, si sympas et qui une fois leur pécule épuisé sur place, quémandent sur les trottoirs de quoi poursuivre le voyage ou rentrer à la maison. Bien entendu, leur mendicité n’oublie pas de prendre des allures fun et sympathiques : “aidez-nous à finir notre voyage” dit leur petite pancarte. Aux passants, ils offrent sans compter chansons, spectacles, “free hugs”, un petit morceau d’eux-mêmes en somme, ne doutant pas une seconde que la foule locale, qui n’a jamais eu la moitié de leurs moyens, apprécie à sa juste valeur leur narcissisme en présent.

Partis à la recherche d’un certain art de vivre, ces vagabonds bohèmes en sont quant à eux totalement dépourvus. Il leur est parfaitement incompréhensible qu’un brave asiatique ou qui que ce soit d’un peu humain puisse ne pas apprécier leur aise enfantine, leur gentillesse molle, leur amitié donnée “gratuit”…

Et il en va exactement de même pour les tutoyeurs et anti-formalistes vivant sous nos latitudes : même quiproquo culturel, même façon de considérer leur nonchalance sociale comme un langage universel plaisant à tous, même incapacité à ressentir que leur amicalité tonitruante entre en collision frontale avec un savoir-être traditionnel rudimentaire. Tous imposent leur fausse simplicité comme mode relationnel unique et permanent car c’est effectivement le seul sous lequel ils soient à l’aise. La correction, la tenue, les petits gestes ou formules pour donner à la cordialité encore un peu de relief : voilà qui les offense et les oblige.

La communauté

Très tôt dans l’Histoire de l’humanité, la société a consisté à réduire l’intime, l’individualité. Très tôt il a fallu qu’un maximum de jour soit fait sur les gens et leur petit jardin secret. Tout consiste, pour le collectif, à s’assurer qu’on sache à quoi l’individu emploie son temps, son temps libre surtout, quelles sont ses occupations, ses arrière-pensées… Non pour le savoir comme par une curiosité maladive, mais pour l’empêcher.

Traditionnelle ou technologique, la société consiste à empêcher autant que possible que l’individu ne pense dans son coin. Et faire communauté signifie rogner la part du privé, la part secrète, la part d’ombre, exiger la transparence, que chacun se montre sous son « meilleur jour », c’est-à-dire un jour utile et socialement constructif.

Qu’est-ce que cet individu nous rapporte ? Que nous vaut sa présence ? Que manigance-t-il ou que pourrait-il manigancer ? Que gagnons-nous à ce qu’il prélève sa ration dans nos vivres ? La société se méfie du solitaire, de l’inconnu, et veille à plaquer une lumière écrasante sur son secret. Quand la décence rend inconvenant qu’elle s’intéresse de trop près, on invente la religion, pour pénétrer la conscience et souffler les interdits. Quand cette société dysfonctionne et qu’elle est sur le point de regarder sa contradiction dans les yeux, elle les détourne et invente le bouc émissaire sacrifié, et c’est reparti pour un tour.

Darwin nous apprend que nous sommes les survivants d’une lutte des individus les uns contre les autres, pour rester vivant en tant qu’espèce. Et Girard que nous sommes les rescapés d’une lutte éternelle de l’esprit contre la masse, contre le consensus. Il fait réaliser l’effort inouï qu’il a fallu pour dépasser la société archaïque, et celui incessant qui est toujours à produire pour ne pas y retourner.

Les films malins

C’est un genre qui a sans doute été initié dès la fin des années 80, mais qui s’est vraiment développé depuis vingt ans : le film malin. Le film qui fait son malin. Le film très occupé à contempler sa coolitude. Le film qui vous fait des clins d’œil.  

Les films malins ont cette particularité d’être très contents d’eux-mêmes, fiers de leur astuce, de leur casting, de leur concept narratif… Ils roulent des mécaniques. Ils ont préparé un effet et ils ont très hâte de voir le public se prendre dedans. Le film malin compose des personnages trop cool qui disent des phrases trop cool dans un costume vraiment trop cool. Le film malin vous concocte un gros rebondissement avant la fin ! Boum badaboum ! 

Les premiers temps, ce défaut de caractère restait un ingrédient au service du film : on se payait une pincée d’Eddy Murphy ou de Bruce Willis afin de pimenter un film de genre un peu simple ou éculé. D’une certaine façon, on pourrait dire que Tarantino, dans ses premiers films, a poussé au paroxysme cette coolisation, cette capacité à faire un film bien parce qu’il est cool et cool parce qu’il est bien.  

Et puis c’est allé trop loin. Et voilà aujourd’hui les films 100% malin, dont c’est la seule finalité. Un stade était franchi avec les Ocean Eleven, et plus récemment Kingsmen. Je te réunis onze malins pour leur faire faire des tours extraordinairement malins avec un style très malin. Je te prends Brad Pitt et lui demande de faire le malin comme jamais.

Une autre veine de films malins fut initiée par Matrix et consorts. Plus récemment Inception. Films malins ki fon réfléchire. C’est une intrigue fichue comme un casse-tête chinois, une énigme, dans laquelle le réalisateur vous promène deux heures durant. On reconnaît facilement ce type de films à la façon dont les spectateurs aficionados, au sortir de la salle, vérifient entre eux s’ils ont bien compris la même chose – c’est exactement ce que recherchait le film malin. Et quand vous expliquez à cet aficionado qu’à vos yeux, c’est une bouillie indigente qui ne constitue pas un film de cinéma, son réflexe est d’expliquer ou de réexpliquer l’astuce. Si vous n’aimez pas c’est que vous n’avez pas compris ; si vous comprenez vous aimerez, puisque vous découvrirez combien ce film est vraiment, vraiment très malin. 

J’ai très bien compris, merci, et c’est une bouille indigente.