Une théorie de la relativité

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J’ai supporté un jour la conversation d’une personne qui me racontait que, bien que peu acquise à l’art contemporain, elle avait pu accéder un jour à la beauté d’un monochrome de Klein alors qu’un véritable initié lui avait expliqué, extrêmement bien, avec ses mots.

Ce n’est donc pas le bleu Klein qui est beau, mais l’histoire qui est tricotée autour. N’importe quel monochrome ne saurait d’ailleurs être beau. Une couleur prise isolément, aussi « Klein » soit-elle, ne peut être ni belle ni moche. Toute couleur ne se révèle, ne s’anime, que par l’harmonie c’est-à-dire par le rapport qu’elle entretient avec une autre. C’est dans son jeu avec une autre couleur qu’elle commence éventuellement à être belle. Ou moche. Mais une couleur toute seule est une couleur. Je veux bien discuter d’art, mais je ne commence qu’à Rothko !

Cette histoire de contraste et de relation se retrouve dans bien d’autres choses : un ton ne prend son sens que par rapport à un autre, un mouvement ou une vitesse n’est perceptible que par rapport à un repère fixe, etc. Et de nombreux rockeurs qui s’attèlent à jouer le morceau le plus brutal, le plus violent ou le plus pêchu, s’économiseraient bien de la peine à comprendre cela : en poussant toujours tout à fond tout le temps (volume, distorsion, cri, rythme…), on annule l’effet. Taper comme un âne, envoyer un beat à la NOFX de bout en bout, hurler d’une voix gutturale sur tout l’album, est inopérant, faute de repère référent.

Elémentaire, mon cher Albert.

L’habitude des églises

The New-born, by Georges de La Tour

Les églises ont-elles été construites pour être remplies ou pour être vides ? Vide ou remplie, l’église remplit un rôle, assure une fonction. Quand le dernier pratiquant aura disparu, les églises resteront nécessaires. Il n’existe pas d’autre lieu sur Terre qui offre à l’Homme cette possibilité fondamentale : ce refuge inestimable au creux des voûtes fraîches, hautes et obscures. Ce refuge à l’abri de la vie, à l’abri du monde.

L’église est la seule maison qui supporte d’être vidée de sa raison d’être, sans ne rien perdre de sa justification totale d’exister, d’être là.

Je recherche en vain sur internet cette superbe scène de La Vie rêvée des anges, où le personnage d’Elodie Bouchez, petite vagabonde à la rue, seule et délaissée, sac au dos, pousse la porte d’une église et s’y abrite pour la nuit. Elle est à bout. A l’intérieur, le noir est total, le silence absolu. Comme dans un tableau de la Tour, on ne voit que le noir complet, et la flamme du lumignon que cette fille a posé sur le sol, réchauffant les lignes de son visage. Assise en tailleur, elle regarde la flamme chanceler. Ses nerfs se relâchent. Elle pleure dans le silence de l’église. On n’entend aucun bruit que ses reniflements et les froissements de vêtements, comme démesurément agrandis par la résonance de l’édifice.

Il me semble que c’est, depuis toujours, exactement pour cela que les églises ont été construites. Combien de temps survivront-elles sur cette seule fonction, ce seul business model ?

Bouvard et Pécuchet

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Bouvard et Pécuchet est, littéralement, le récit des tribulations de deux cons, et de la plus belle espèce : le con instruit. Mieux que ça, c’est l’épopée de cette sorte de bêtise bien particulière : celle de l’homme pétri de positivisme et drapé de la certitude que le présent et sa technique met tous les mystères à sa portée.

Médiocres citadins, Bouvard et Pécuchet surgissent au début du livre, débarqués de nulle part, comme deux atomes issus du néant, s’attirent et s’entendent aussitôt par une sorte de hasard magique. Ils sont deux mais pourraient parfaitement n’être qu’un tant ils sont jumeaux, siamois dans la connerie, sans trait de personnalité ou d’indépendance qui les distingue l’un de l’autre. Leur duo n’a de nécessité que mécanique, centrifuge, l’un l’autre s’entraînant comme deux tourneurs se tenant par les mains, à travers les sciences de leur temps.

Très rapidement, ils échafaudent le plan de quitter la ville pour la campagne et de partir vivre dans une ferme. Là, ils s’essaient à tenir une exploitation en parfaits dilettantes, à cultiver, avec l’optimisme de celui qui pense que tout s’apprend dans les livres, que tout s’obtient pourvu qu’on s’équipe du bon matériel. Evidemment c’est l’échec, on leur avait bien dit mais ils n’ont rien écouté. Ils se lassent, abandonnent et passent à une autre lubie avec un entrain intact. Ainsi voyagent-ils de l’agriculture à l’horticulture, de la para-médecine à l’archéologie, de la chimie à l’astronomie, puis au spiritisme, à la tragédie, à la philosophie, à la religion… Tout finit dans l’eau, sous les yeux circonspects de leurs domestiques ou du village. Jamais ils ne se découragent, toujours ils renouvellent leur disposition à triompher d’un champ de la connaissance humaine.

On retrouve Bouvard et Pécuchet dans ces gens d’aujourd’hui qui se félicitent de leur matérialisme, de leur progressisme, de leur républicanisme, certains qu’il les protège de l’ignorance ; qui croient détenir un sens infaillible de la Raison puisqu’ils savent ingurgiter la science vulgarisée de leur temps, dont ils épousent automatiquement les conclusions comme si elles étaient l’évidence et qu’ils devaient y arriver de toute façon ; qui s’attendrissent des superstitions de leurs aïeux, quand ils y songent, sans réaliser que leurs savoirs actuels sont leurs superstitions à eux.