She’s watching you

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Petit, sur la télé allumée, il m’arrivait de soupçonner que la présentatrice du JT me regarde effectivement et voie dans mon salon comme je pouvais voir dans le sien. Je me mettais alors à la dévisager pour déceler un coup d’œil particulièrement flagrant ou un malaise qui l’aurait trahie. Aussitôt elle semblait le ressentir et s’efforçait de prendre une pose neutre pour éloigner ma suspicion, ce qui ne faisait que la renforcer !

Aujourd’hui, cette amusante paranoïa peut reprendre par la grâce de la technologie. Nous avons laissé entrer dans nos chaumières une multitude d’yeux électroniques, de lentilles, de micros, qu’ils soient ceux de nos smartphones, de nos webcams, de nos téléviseurs connectés… Nous pensons pouvoir les contrôler, mais rien ne nous dit qu’ils s’éteignent quand on leur demande. Nous sommes en réalité incapables de savoir si et quand ils nous regardent.

Tout récemment, le Premier ministre néo-zélandais a confié qu’il se gardait de tenir des réunions sérieuses en présence de smartphones « car ils peuvent servir de dispositif d’écoute, qu’ils soient allumés ou éteints ». Récemment également, certains programmeurs ont découvert que le navigateur Google Chrome, au moment de proposer la reconnaissance vocale, activait automatiquement un code autorisant la capture audio par le micro de l’ordinateur. « Cela signifie que votre ordinateur se fait alors furtivement configurer pour envoyer ce qui est dit dans la pièce à une compagnie privée d’un autre pays, sans consentement ni connaissance de cette transcription déclenchée par une configuration inconnue et non détectable ».

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Le fait est que tous ces petits engins ont une commande électronique, non pas mécanique. Nous n’avons pas d’autre moyen de savoir s’ils sont éteints que de croire sur parole ce que nous dit leur petite diode. Là où nous voyons un smartphone éteint, il n’y a qu’un smartphone à l’écran noir. Là où nous voyons une batterie épuisée, il n’y a qu’un voyant orange indiquant « 0 % ». Et si vous levez maintenant les yeux de quelques centimètres sur le bord de votre écran, vous vous trouverez sans doute nez-à-nez avec un œil de caméra dont vous aviez oublié la présence…

Attends mais Meuf !

Dans les années 90, seul Eddy Murphy pouvait appeler quelqu’un « Mec ! ». Ou alors le mot était plutôt utilisé pour parler d’un sale mec. Aujourd’hui les choses ont changé et il est de bon ton de donner du « Mec ! » à ses amis, voire à celui qu’on connaît peu mais à qui on veut jouer la sympathie.

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« Mec ! » a son équivalent féminin : le fameux « Meuf ! », qu’il est à la mode de se lancer entre copines cool. Entendu tout à l’heure pour la énième fois (« Attends mais Meuf ! »), déclamé sur cette intonation très caractéristique que l’on entend à toutes les terrasses de café désormais, accompagné de cette moue caractéristique elle aussi, il m’a soudain sauté aux oreilles car cette fois il sonnait faux. Le ton et le geste étaient empruntés.

A l’époque où l’on se racontait des blagues (Toto, un Belge et un Américain, etc.), j’étais déjà très fasciné de comprendre comment une même blague pouvait se répéter, voyager, se retrouver d’une cour d’école à une autre aux quatre coins de la France… Pareillement, je suis fasciné par la façon dont ces tics de langage à la mode se dupliquent, se transmettent et se généralisent, s’incrustent et s’emparent d’un cerveau libre pour remplacer la langue spontanée.

Quel mécanisme a obligé cette fille, pour qui l’expression n’était pas naturelle, à l’employer malgré tout ? Le monde est plein de mystère.

Délit de faciès

Danny Trejo

Lorsqu’un fait divers sordide se produit, le voisin que la télévision interroge s’étonne toujours du fait que l’assassin ait pourtant été jusque-là une personne tout à fait normale, quelconque, discrète, si ce n’est aimable voire charmante…

On dirait que la faute lui paraîtrait moins grave si le criminel avait eu d’entrée de jeu la gueule de l’emploi, s’il avait pu suspecter sa mine tordue, s’il avait pu se dire « j’en étais sûr ! »… Ce voisin, qui est lui-même un monsieur tout le monde, s’attend à ce que le mal provienne toujours du Mal. C’est-à-dire d’un type précis de personnes qui seraient mauvaises 90 ou 100 % du temps, exclusivement dévouées à cette besogne, et qui ne lui ressemblent pas. Lui se compte parmi les gens « normaux », « gentils », à juste titre. Le crime et la violence lui sont évidemment extérieurs.

Léon Bloy dit : « Celui qui croit qu’il y a des péchés qu’il ne peut pas commettre n’est pas chrétien ».

« Le week-end est un coup mortel »

Thomas Bernhard dans La cave :

« La plupart des hommes sont habitués à leur travail, à quelque occupation, quelque travail réguliers ; si ce travail s’arrête ils perdent instantanément leur contenu et ne sont plus autre chose qu’un état de désespoir morbide. (…) Ils pensent qu’ils se régénèrent mais en réalité c’est un vide dans lequel ils deviennent à moitié fous. Les samedis après-midi, tous en arrivent aux idées les plus folles (…). Ils commencent à déplacer les armoires et les commodes, les tables, les fauteuils et leurs propres lits, ils brossent leurs habits sur les balcons, ils cirent leurs chaussures comme s’ils étaient pris de démence. Les femmes montent sur les banquettes au-dessous des fenêtres, les hommes descendent à la cave et y soulèvent des tourbillons de poussière avec leurs balais de paille de riz, des familles entières croient être obligées de faire des rangements, se précipitent sur le contenu de leur habitation, le dérangent et au bout de cette occupation elles ont elles-mêmes l’esprit dérangé. Ou bien les gens se couchent et s’occupent de leurs infirmités, s’évadent dans leurs maladies qui sont des maladies permanentes qu’ils se rappellent les samedis après-midi, quand le travail a pris fin. (…) Quand le travail s’arrête, les maladies commencent, brusquement les douleurs sont là : le fameux mal de tête du samedi, les battements de cœur du samedi après-midi, les défaillances subites, les accès de fureur. Toute la semaine le travail ou même une simple occupation jugulent, apaisent les maladies, le samedi après-midi elles se font sentir et l’être humain perd aussitôt son équilibre. (…) Le samedi est terrible, le dimanche terrifiant, le lundi apporte le soulagement. (…) Le samedi, l’orage se prépare, le dimanche il éclate, le lundi, le calme est revenu. L’homme n’aime pas la liberté, tout le reste est mensonge. A peine est-il libre qu’il s’occupe à ouvrir les commodes pleines de vêtements et de linge, à ranger de vieux papiers, il cherche des photographies, des documents, des lettres, il va au jardin bêcher, court sans absolument aucune signification, peu importe le temps qu’il fait, et appelle cela une promenade. (…) Le week-end est un coup mortel asséné à tout individu. »