Houellebecq au purgatoire

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Longtemps, je n’ai eu pour juger l’écrivain Michel Houellebecq que le souvenir du film Extension du domaine de la lutte, adapté de son premier roman, me laissant un a priori plutôt favorable. Depuis, j’avais lu sporadiquement un ou deux autres de ses romans.

J’ai rattrapé ces derniers mois mon retard en enchaînant quelques autres livres, avec l’envie de me forger un avis plus solide. S’il est indéniablement un écrivain majeur, je partage avec d’autres lecteurs un sentiment assez curieux : celui de ne pas tout à fait parvenir à m’enticher de lui, du moins pas au point où je le souhaiterais. Plus exactement, il me semble qu’il lui resterait à faire encore un peu mieux pour pouvoir avec satisfaction le compter parmi son panthéon des Grands.

Les romans de Houellebecq sont en quelque sorte des « romans à thèse », pourrait-on dire : chacun d’entre eux se tisse autour d’une grande thèse scientifique, politique ou sociologique qui constitue la singularité de l’histoire. Le reste, ce qu’il y a autour, est relativement identique d’un roman à l’autre : le côté modernité pathétique et sexualité pauvre, qui font sa marque de fabrique.

C’est justement cette toile, ce grand thème qui fonde l’alpha et l’oméga de l’univers de Houellebecq, qui est peut-être insuffisant. Il me semble que cela ne peut résumer complètement l’Homme et sa comédie humaine. Il me semble que le talent de Houellebecq pourrait explorer un champ beaucoup plus vaste que celui qu’il a couvert jusqu’à présent. D’où le petit sentiment de « gâchis » ou de frustration.

Faire tout, partout

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J’écoute quelqu’un développer son opinion au sujet de la corrida : il se prononce pour la corrida là où elle existe, et contre là où elle n’existe pas. Un relativisme géographique qu’il justifie par la tradition culturelle locale : la corrida peut avoir un sens quelque part, et le perdre si elle se déroule ailleurs.

Je n’avais jamais identifié la nécessité d’être « contre la corrida là où elle n’existe pas« , c’est-à-dire qu’il y ait possiblement des gens qui œuvrent à la développer dans des endroits dépourvus de toute culture tauromachique. Mais c’est très possible après tout, et conforme à l’air du temps : à l’ère du village global, un lieu est un lieu, dont seules ses coordonnées GPS le différencient d’un autre. Tout peut être fait partout, et l’on trouve ainsi bien d’autres « traditions locales » que l’on fait pousser hors de leur terreau. Halloween en est un exemple, bien qu’il se soit asséché de lui-même depuis l’époque où il fut introduit de force, il y a une quinzaine d’années. Le marché de Noël traditionnel façon Cologne ou Strasbourg est un autre exemple, qui se déploie désormais dans toutes les villes.

Les préparatifs de celui des Champs-Elysées ont lieu en ce moment : une suite de cases préfabriquées, se voulant être des chalets, imbriqués à la chaîne, déroulée au kilomètre tout au long de l’avenue, où se vendront barbapapa, vin chaud, wurst, churros, pommes d’amour et tout ce que pourra ingurgiter la foule hagarde. La vague inspiration de marché traditionnel se mélange au Noël new-yorkais, avec ses hauts-parleurs diffusant un Sinatra sirupeux, le tout relevé par un soupçon de foire du Trône grâce à quelque judicieuse attraction hantée ici ou là. L’ensemble, parcouru en large et en travers par un parterre d’Indiens, de Chinois, de Pakistanais, de Saoudiens…, les pieds dans la bouillasse neigeuse de décembre, est généralement du plus bel effet.

C’est la loi du village global : ce qui est sympa et fonctionne en un endroit, doit être multiplié, reproduit, dupliqué partout, sans jamais que se pose la question du sens par rapport à l’environnement local. Puisque le marché de Noël de Strasbourg plaît, pourquoi ne pas télétransporter l’ambiance « chalet et spéculoos » à Paris ainsi que partout ? La même logique inspire la récente proposition d’établir un espace pour nudistes à Paris : puisqu’il est si agréable de se promener les fesses à l’air au Cap d’Agde, qu’attend-on pour le faire à Paris ? Berlin l’a déjà fait, c’est l’argument-massue. Comment supporterait-on qu’une chose qui se fasse à Berlin n’existe pas aussi à Paris ? Les citoyens ne naissent-ils pas égaux en choix de divertissements ? Au nom de quoi nous opposerions-nous à cela ? DE QUEL DROIT ?! Une chose qui est bonne est bonne partout. Tout doit pouvoir être fait partout, c’est l’axiome en vigueur au sein du village global.

Et selon cet axiome donc, la corrida, tradition locale, pourrait très bien fleurir dans les autres villes, comme offre de loisirs des municipalités pour la jeunesse. La seule chose qui l’en empêche, c’est qu’elle ait mauvaise presse. Que le vent tourne, qu’elle vienne à devenir « tendance », et nous aurions des maires de Meaux ou des maires du Mans pour demander la leur, pour bâtir leur arène andalouse multi-sports, leur fête de Dax ou Mont-de-Marsan… On mettrait à mort des taureaux jusqu’en bord de Seine, sous l’oriflamme festive des sponsors M&M’s ou Red Bull, et les jeunes parisiens employés du tertiaire adoreraient ça. Pourvu que l’on joue un peu de musique amplifiée et que l’on serve sur place des mojitos à 13 €.

Personne ne pourrait avoir à redire. Personne, sauf les tenants de l’argument de la tradition locale, attaché au sens des coutumes. La corrida a son sens dans ses berceaux culturels. Le marché de Noël est beau et plaisant quand il est en Allemagne, en Lorraine, là où il répond à une tradition. Le naturisme se fait dans la nature. Et c’est bien comme cela.

La Culture populaire

A voir les publicités et les arguments de vente des officines les plus diverses, il semble qu’il ne soit plus possible d’intéresser quiconque sans lui parler de superhéros. Un téléphone vous donne des « super pouvoirs ». Le nouveau Touran de Volkswagen est pour « les vrais héros d’aujourd’hui ». Et la ménagère qui utilise telle ou telle lessive est une « super-maman »…

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Dans la même veine, je me souviens d’une affiche récente pour une exposition du Louvre qui proposait d’explorer « les mythes fondateurs d’Hercule à Dark Vador ». Je devine derrière ce choix le bien-fondé de la démarche, qui est sans doute « d’intéresser un nouveau public à la Culture ». Malgré tout, cette démarche me semble fausse et désespérée. Elle me gêne dans sa façon de dire que la seule façon d’intéresser « ces gens » à Hercule est de lui trouver un rapport quelconque avec Dark Vador ou avec le bouillon pop-culturel dans lequel ils baignent tous les jours. Et pourquoi, d’abord, faudrait-il absolument que celui qui est très content et repu avec Dark Vador, s’intéresse à Hercule ? Parce qu’on considère qu’il serait temps qu’il passe à la culture supérieure ?

C’est un débat auquel je me suis régulièrement retrouvé confronté. Les amateurs de culture populaire sont ma foi fort sympathiques, mais trop souvent nous en sommes arrivés ensemble à un point de la discussion où ils exigeaient qu’aucune différence ne soit faite entre leurs sujets de prédilection (BD, superhéros, jeux vidéo et que sais-je encore) et la culture avec un grand Q. « Pourquoi ma passion pour Pacman vaudrait moins que ton intérêt pour la littérature d’Europe centrale ? »

Il est à noter qu’à chaque fois, ce n’est pas moi qui mets la Culture avec un Q sur un piédestal mais bien eux qui, les premiers, mettent sur la table cette histoire d’inégalité et plaident pour un anoblissement de leur « culture » à un degré équivalent à la philosophie, l’art moderne ou les beaux-arts. Pour ma part, à chaque fois je suis content de parler de Superman, du Seigneur des Anneaux, des Goonies et des Smarties tant qu’ils veulent, ou alors je suis content de m’entretenir avec eux de littérature ou de mythologie, mais je ne vois pas pourquoi ils tiennent à ce que ces sphères, qui n’ont aucun rapport, soient rangées sur les étagères d’un 8ème, 9ème ou 10ème art.

C’est pour moi une évidence, et leur revendication me paraît toujours un peu gonflée et surtout incompréhensible, d’autant qu’elle se fonde avant tout sur une sorte de frustration de considération sociale plus que sur des arguments. Mais à voir leurs yeux mouillés lorsqu’ils arrivent à ce point de la discussion, force est d’admettre que leur requête est sincère. Aussi j’accepte d’y réflechir quitte à ce que cela revienne pour moi à expliquer ou justifier une évidence qui ne l’est plus.

Qu’est-ce qui fait que la culture populaire n’est pas du même ordre que la Culture avec un grand Q ? Et bien peut-être simplement une histoire de complexité. Complexité au sens de l’effort d’extraction de soi qu’elle demande. La Culture nous expose à du nouveau et à du différent. A du délicat également. Personne ne rentre en général à son aise dans la peinture classique. Personne ne devine instinctivement les subtilités de grands vins. Personne ne transperce immédiatement les concepts et le jargon d’une thèse philosophique. Ce sont là des choses complexes, tissées de références à d’autres choses tout aussi complexes, qui offrent de nombreuses occasions de se décourager.

A l’inverse, la culture populaire est ce à quoi nous avons été soumis depuis toujours, à un âge où nous n’en avions même pas encore conscience. Elle nous est familière et nous n’avons rien fait de nous-même pour y arriver ou pour nous y mouvoir : c’est elle qui est venue à nous, qui nous a façonnés… Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’ait pas son intérêt ni sa richesse, mais elle fait partie de notre habitus.

Tiens, voilà qui est drôle : alors que je viens d’employer le mot habitus, dont je n’ai qu’une vague notion héritée de lointains cours de bourdieulogie, je suis allé en vérifier la signification exacte sur Wikipédia et je découvre que son sens classique et initial fait plutôt écho à mon idée de complexité et d’effort d’extraction :

« Les prémices de la notion d’habitus remontent à l’antiquité grecque. Le terme de hexis est débattu dans le Théétète de Platon : Socrate y défend l’idée que la connaissance ne peut pas être seulement une possession passagère, qu’elle se doit d’avoir le caractère d’une hexis, c’est-à-dire d’un savoir en rétention qui n’est jamais passif, mais toujours participant. Une hexis est donc une condition active, ce qui est proche de la définition d’une vertu morale chez Aristote. »

Pour ceux que ça intéresse, la suite sur Wikipédia.

Le mal américain

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De Tocqueville à Chateaubriand, de Céline à Georges Duhamel, il fut une époque où l’observateur français de voyage aux Etats-Unis ne revenait pas sans un rapport d’étonnement, voire d’effarement. L’étrangeté du pays n’était alors, pour l’œil européen, pas moins monstrueuse que celle de n’importe quelle contrée sauvage ou exotique.

La distanciation s’est cruellement réduite à l’heure où le moindre clampin en bas de chez vous feint la familiarité avec l’Amérique, sa culture, ses sous-cultures, ses programmes télévisés, ses campagnes présidentielles… et où ce clampin peut vous indiquer sans aucune humilité quel bar de Manhattan est à ne louper sous aucun prétexte, ou vous entretenir de sa passion pour une petite friandise caramélisée qu’on ne trouve que là-bas – et malheureusement pas encore en France.

Tant mieux. Le décalage n’en est que plus renversant lorsque vous franchissez l’Atlantique et voyez les choses par vous-même. Mal américain, le malaise qui vous saisit du fait d’un déphasage culturel trop important. Vos américanophiles, trop fortement éblouis sans doute, sont passés à côté et c’est pourtant l’une des choses qui justifient le voyage. Se rendre compte que l’on n’est pas comme eux, que l’on n’est pas un Américain en version un peu moins ceci ou un peu plus cela, mais que l’on est simplement et radicalement différent, à jamais, malgré l’américanisation dont on se croit sujet.

Je goûte sans bien le comprendre le plaisir que j’éprouve à le ressentir, tandis que je roule le long de leurs villes plates et perpendiculaires ; tandis que je constate le vide, l’énorme occupation de l’espace. Dans son Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline tombe à la renverse face à la verticalité de New York, mais plus loin dans les terres, c’est bien l’horizontalité qui est vertigineuse. L’horizontalité dans toute sa largeur et sa platitude. Un espace taillé entièrement et uniquement pour la voiture. On s’en rend compte aussitôt que l’on en descend. On pensait entamer une promenade à pied, une errance, et on réalise très immédiatement son erreur : la ville n’était plaisante que derrière une vitre, à une vitesse de 50 km/h. Autrement elle n’est que macadam, stations-service, pylônes, échangeurs, étalés sur des distances qui n’ont absolument pas été faites pour vos yeux ni pour vos pieds.

Occupation de l’espace tout à fait aberrante. Tout à fait aberrant le pays entier. La route se poursuit, les rues, les surfaces de vente, d’une ville à l’autre, comme si ces towns avaient été déroulées au mètre, d’une traite, crachées en préfabriqué au cul d’un gigantesque engin de chantier.

Un matérialisme asphyxiant émane de cet environnement. Tout est pratique, rien n’invite à élever l’esprit ou à le reposer. L’opulence partout, quitte à ce qu’elle soit misérable. Misérablement standard. L’expression « société de consommation », usée par des décennies de sociologie et de journalisme, se gonfle ici de tout son sens et reprend sa vitalité, si l’on peut dire. Elle est incarnée et constitutive. Comme certains dans ce pays ont un attachement vital et philosophique au port d’arme, tous sont persuadés à présent que le frigidaire à distributeur de glaçons, ou bien le micro-ondes, leur est nécessaire. Ils tueront le jour où l’on viendra leur enlever. Siroter est un droit inaliénable. Grignoter du sucre ou de la graisse l’est également.

Les Etats-Unis sont enfin le pays de l’éternelle innocence. C’est finalement cela que nous n’arrêterons jamais de leur envier. L’absence de remise en question. Le fait de se sentir absolument dans son droit. Tandis que ce qu’ils ont fait au pays originel peut paraître un effroyable gâchis, tandis que ce qu’ils ont fait au monde extérieur est un massacre à peu près continu, il n’est pas question de remords, il n’est même pas question de doute. Il n’est pas question de faire moins mais toujours de faire plus. La confirmation de son choix. La pure affirmative. Le choix de petit-déjeuner au bacon alors qu’on est déjà un gros tas qui déborde de sa chaise. Le choix de rouler en camion surdimensionné pour ses petits trajets quotidiens alors que le pétrole met le monde à feu et à sang. Le choix de partir à la recherche d’une nouvelle planète à saloper plutôt que de raisonner d’une once son mode de vie.

Éternelle innocence. Légèreté. Inconséquence. On se prend à rêver, petit Européen complexé, de lâcher prise nous aussi. Par une lâche reddition, rejoindre l’Empire du Bien. Presser le bouton off de ses questionnements, de ses scrupules, de ses considérations. Un jour, prendre sa retraite intellectuelle, une fois pour toutes, et filer là-bas. Dire merde et finir sa vie en Américain. Un pick-up, une remorque, une maison en carton-pâte. Et tout sera plus simple.