L’Emmerdeur

Au long des années soixante-dix, le cinéaste Francis Veber pose l’archétype de L’Emmerdeur, à travers un personnage emblématique qui reviendrait dans plusieurs films, sous plusieurs identités et l’interprétation de plusieurs comédiens, mais toujours pour incarner une seule et même idée : François Pignon, l’homme du quotidien, ingénu et discret, qui malgré son inhibition, vient perturber le fonctionnement du monde par sa maladresse ou sa bêtise.

Veber lui-même expliquait la récurrence du personnage de cette façon :

C’était toujours le même petit homme dans la foule, plongé dans une situation qui le dépasse et dont il parvient à se sortir en toute inconscience”.  

L’Emmerdeur est ainsi l’individu banal, insignifiant, qui ne voulant déranger personne ni penser à mal, importune néanmoins par sa simple présence, et porte le chaos de façon involontaire au sein d’une situation stable, d’une société qui ne demande qu’à mener ses affaires. Un chien dans un jeu de quilles. 

Si l’effet comique continue de fonctionner aujourd’hui, la figure sociologique de François Pignon ne correspond plus à une réalité tangible. La timidité maladroite, la pudeur sociale excessive, ne sont plus vraiment ce qui est à craindre ; la source de désagrément provient bien plus massivement d’une gêne et d’une inhibition sociales qui ont totalement disparu. Par rapport à ces films et cette époque, le rapport des choses s’est inversé. Si le monde est invivable, ce n’est plus du fait d’un emmerdeur isolé qui gripperait les rouages d’une société qui veut tourner rond, mais bien plutôt par la prolifération de bousilleurs, toujours plus bruyants, braillants et entreprenants, débridés par un cadre social qui les autorise et les encourage. Du point de vue de la société, le caillou dans la chaussure n’est plus le perturbateur atypique, mais l’individu statique, le Manant, celui qui ne demande pas son reste et ne souhaite pas prendre part à l’agitation.

C’est la révolution notable qui s’est accomplie ces soixante dernières années sans même qu’on la souligne : l’incroyable dépréciation de la valeur accordée au calme, à la discrétion, à la tranquillité, à l’habitude… au profit de la vitesse, du scandale, de l’impertinence ou de la compulsivité. Aujourd’hui, pour l’individu-type comme pour la morale publique, il faut emmerder pour exister : il ne saurait y avoir d’activité véritablement moderne qui n’ait pour effet d’importuner, il ne saurait y avoir de vie épanouissante en dehors de l’émancipation, de la revendication sur tous les toits ou de l’affirmation bruyante du soi. La paix profonde, la sérénité qu’enseigne la culture antique, n’intéressent plus personne au point qu’on songe à les retirer de l’enseignement, à les désapprendre. Chacun est invité à vivre, crier, bouger, devenir ce qu’il est, mener des activités à moteur, à casque et à sensations fortes. Chacun veut influer sur la vie des autres, positivement s’il le peut et sinon tant pis. Être remarquable et en tout cas remarqué, bousculer le monde c’est-à-dire l’emmerder, à la hauteur de ses moyens. « J’espère bien que je dérange » : voilà la maxime du bon citoyen, ce qui lui prouve qu’il existe, et qui constitue le fond de la nouvelle sagesse populaire. L’Emmerdeur d’hier est devenu l’emmerdé, et inversement.  

L’autre jour, une collation était offerte à six participants, tous adultes et ayant eu, on suppose, une éducation pour leur apprendre les manières. Un premier François Pignon prévint qu’il ne mangeait pas de poisson ; deux autres pas de viande. Un dernier demanda les ingrédients qui entraient dans la composition de la sauce. Un tiers du groupe seulement accepta le repas prévu à leur effet. Cela donne une idée du rapport actuel entre Emmerdeurs et Emmerdés. Si les premiers sont restés minoritaires jusqu’à un certain point de la société civilisée, c’est que cette dernière pénalisait socialement leurs comportements par la culpabilité. Notre époque, en les tolérant progressivement, les a rendus acceptables et même désirables : en effet, l’Emmerdeur est plus souvent valorisé que son voisin taiseux et respectueux. Le bruyant passera pour plus entier et plus vivant. L’Emmerdeur à particularismes fera l’objet de plus de marques d’intérêt. Ses régimes spéciaux le présenteront comme rigoureux, sensible à la cause animale ou soigneux de sa santé. L’Emmerdeur à scandale sera plus visible et plus reconnu : lorsqu’il salopera un art par une oeuvre tonitruante et bâclée, on saluera l’avant-garde. L’Emmerdeur rebelle qui refuse d’obtempérer sera l’Homme qui a dit non. S’il geint, se plaint et demande réparation, il devient un véritable Justicier. Celui qui disrupte le marché et emmerde le code du travail sera un entrepreneur de génie. Et l’Emmerdeur qui décide de faire ses courses nu en bas-résilles sera le plus libre des Hommes : on demandera de ne pas le juger. On dira que ceux qui portent encore une culotte sont simplement ceux qui n’osent pas.

Elite intellectuelle

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À son origine, le terme « méritocratie » est péjoratif, inventé par Michael Young pour les besoins d’une social-fiction dystopique écrite dans les années 50 : L’Ascension de la méritocratie. L’auteur imagine la dérive autoritaire d’une société où une élite de diplômés et d’experts, se considérant éclairée, ne veut plus prendre le risque de laisser les masses non savantes jouer avec la démocratie.

Le livre, que je n’ai pas lu, préfigure avec cinquante ans d’avance une certaine actualité où les pouvoirs politique et économique sont concentrés par une “élite intellectuelle” formée dans les mêmes quelques écoles, dépensant pour le capital éducatif de ses enfants afin d’assurer sa reproduction sociale, et se méfiant comme d’une lèpre de la classe des “non diplômés”. Le narrateur, commentateur réjoui et satisfait n’ayant cesse de louer le système, rappelle lui aussi non sans un certain trouble notre cher Christophe Barbier !

Aujourd’hui, la réalité de la fracture sociale et politique contre laquelle le livre mettait en garde est quasiment admise, objectivée par l’événement des gilets jaunes et les constats des meilleurs observateurs de notre temps. Il conviendrait toutefois de prendre quelques précautions en définissant plus précisément ce que l’on entend par « élite » ou « bourgeoisie intellectuelle », et de ne s’en exagérer ni l’élitisme, ni l’intellectualité.

Les happy few dont on parle sont en réalité assez nombreux, s’accumulant dans la vaste catégorie CSP+, qui mêle à la bourgeoisie classique toute la génération montante d’une classe moyenne aisée. Ça fait du monde. Et si l’on qualifie cette élite “d’intellectuelle”, c’est par opposition à “manuelle” davantage que pour souligner une faculté d’esprit extraordinaire. Bien au contraire, il est frappant de constater combien les jeunes de cette classe “privilégiée” ont tout autant été concernés que les autres par l’effondrement de la culture générale, du savoir et de la civilité.

Certes, ils font des études, hautes ou tout du moins coûteuses ; mais dans des écoles dispensant un savoir technique spécialisé applicable dans le secteur tertiaire, donc rapidement obsolète. Certes ils ne sont pas dépourvus d’intelligence, mais une intelligence que leur expérience du monde et de la société caresse toujours dans le sens du poil. Il en découle un sentiment d’être constamment dans son droit, guidé par le juste et la raison avant tout ; une conception du bien et du mal essentialiste et la vision d’un progrès universel. Il en découle une impression nette que ses convictions sont les bonnes et qu’il ne peut pas tellement en exister d’autres.

Certes, ils raffolent de culture, le budget qu’ils y consacrent est croissant. Mais leur curiosité fait ses courses dans la production la plus actuelle et l’agenda spectaculaire du moment. Culture et divertissement sont pour eux un même panier dont ils ne veulent pas distinguer les torchons des serviettes. Ils ont cependant l’illusion d’être ouverts et éclectiques parce qu’ils absorbent tous azimuts les séries et sagas que la Machine leur propose. Parce qu’ils suivent assidûment le rythme effréné des sorties. Parce qu’ils apprécient les drames de Xavier Dolan aussi bien que les animés japonais. Leurs sources d’infodistraction sont essentiellement médiatiques et étonnamment identiques. France Inter pour tout le monde, Netflix, Society, Quotidien de Yann Barthès et les quelques mêmes chaînes YouTube, monopolisent le gros du temps de cerveau disponible. Ce n’est pas une pique ni une caricature facile, c’est tristement vrai et cela se vérifie d’un individu à l’autre, d’un bout du pays à l’autre, au gré des discussions et références entendues.

Ces causes s’ajoutant les unes aux autres, l’effet est brutal : il est désormais loisible, en s’entretenant avec un de ces jeunes pleins d’avenir, de découvrir les lacunes incroyables qui espacent leurs connaissances. Sans même parler de culture classique ou “savante”, la culture et le cinéma populaires qui remontent à avant leur naissance est déjà terra incognita pour certains. Cela donne une femme aisée de 23 ans à qui l’on parle du dernier western et qui interrompt pour demander « c’est quoi une diligence ?« . Ou encore une profession intellectuelle qui vous demande, à propos du roman XIXè que vous tenez dans les mains si « c’est pas trop chiant » ; et qui considère par principe qu’un film de la fin des années soixante est déjà trop lent ou trop vieux pour être regardé aujourd’hui. Enfin, c’est une cinéphile parisienne qui, entendant parler d’Apocalypse Now, s’immisce dans la conversation pour demander si c’est « ce film avec Will Smith« …

Tout cela n’empêche pas ce petit monde de se ressentir “urbain”, “CSP+”, “aisé”, et de se croire élite, certes sympathique et décontractée mais élite tout de même, un cran au-dessus des ploucs du point de vue intellectuel, culturel et moral. C’est d’ailleurs une dernière chose que l’on peut dire à ce sujet : cette classe intellectuelle est relativement consciente d’elle-même ; sans aller jusqu’à se revendiquer, elle se reconnaît, et beaucoup de ses pairs, si on les y invité, s’y assimilent, l’acceptent et en conviennent assez volontiers.

De fait, il serait plus juste de parler d’élite culturelle ou morale plutôt qu’intellectuelle. Car c’est une identité psycho-sociologique qui les lie et les distingue, bien plus qu’un quelconque patrimoine intellectuel, philosophique, politique ou spirituel. Il existe une définition dont je n’ai jamais pu retrouver l’auteur et qui le dit parfaitement : « Le bobo est celui qui n’a de relation ni avec le matériel, ni avec le spirituel ».

Les prénoms OGM 

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À quel moment s’est-on mis à penser que le domaine des prénoms devait être celui de l’inventivité la plus totale ? À quel moment s’est-on persuadé que tout, absolument tout était permis en la matière ? Qu’est-ce qui a fait qu’un jour, on a cessé de choisir parmi les saints du calendrier, de prendre le nom d’un oncle ou d’un ami pour l’honorer, de piocher dans un dictionnaire d’existants, pour se mettre purement et simplement à inventer des trucs ?

Résultat : dans une classe de 30 élèves aujourd’hui, non seulement il n’y en a plus deux qui ont le même prénom, mais c’est à peine s’il s’en trouve cinq dont on peut dire que le prénom existe, qu’on le connaissait ou qu’on l’avait déjà entendu quelque part. C’est malin !

C’est progressivement que l’originalité s’est immiscée. Au départ, elle a consisté à choisir des consonances exotiques et charmantes : un petit –a par-ci, un petit –io par-là… Puis on a arrêté les chichis : c’est le prénom entier qu’on a fait venir tel quel du bout du monde jusque sous nos climats pluvieux, sans chaussettes ni manteau adaptés. Et voilà comment un petit Français peut aujourd’hui se trouver camarade d’un Curtis, sans avoir à bouger de chez lui. Curtis habite Brive-la-Gaillarde, où il est né, et s’appelle en réalité Curtis Chamfoin. Mais c’est toujours mieux que rien.

Malgré cette extension du champ des prénoms possibles, les Mattéo et les Jason ont rapidement envahi le marché. Il a fallu, pour innover, recourir à de nouvelles audaces. Cette fois on fit tomber la règle selon laquelle les noms ont une orthographe donnée. Jérémie est devenu Jérémy. Cyrille est devenu Cyril. C’est vrai quoi, l’orthographe qu’est-ce qu’on s’en fout ! A l’inverse, d’autres ont appliqué la règle grammaticale de la plus rigoriste des manières : Daphné est ainsi devenue Daphnée ! Logique, puisque c’est une fille. Si elle avait été plusieurs, les parents l’auraient appelée Daphnéent.

Arrivés à ce stade, on était mûr pour intervenir à l’intérieur même de la structure des prénoms : on initia des expérimentations génétiques, mêlant les alchimies pour obtenir des choses absolument neuves et jamais vues : ajout de lettres perturbatrices pour faire plus “viking”, modifications de sonorités, diminutifs passés à l’état civil… Nolan, devenu trop commun après plusieurs années au Top50, fut par exemple transformé en Nolhan, avec un h. Daniel, passé par les formes Danny puis Dan, muta une fois encore pour évoluer en Dann. Avec deux n. Et pourquoi pas ! Ça te pose problème ? Si tu m’emmerdes je l’appelle Dahnn ! Ou même Dannn, si je veux ! J’ai l’droit !

Arrivés à aujourd’hui, tout est envisageable en matière de prénoms. Le but, quel que soit l’artifice, est de doter son enfant d’un nom qui n’ait jamais été porté par personne. Exact inverse de la coutume baptismale qui, par le prénom choisi, cherche à établir une filiation spirituelle avec un prédécesseur. Illustre ou pas, mais avant tout prédécesseur. Originel. Le but désormais : un prénom flambant neuf, jamais servi, encore sous plastique, jamais porté ! Comme les départements marketing, on se met en quête d’appellations et de slogans libres de droit, que personne n’aurait déjà déposés. Pas surprenant que les petits garçons et petites filles finissent avec un nom de bagnole ou de forfait téléphonique. Pas surprenant qu’on puisse finir par s’appeler Lizéa même si on a deux jambes, deux bras, et qu’on n’est pas une Toyota ni une carte de réductions.

Des prénoms ex-nihilo. Hors-sol. OGM. Pas bio du tout. La tendance est forte : elle transcende les classes sociales. Les pauvres s’appellent Jenny (et sans doute même Djayni à l’heure qu’il est) tandis que les plus aisés s’appellent Timotei ou Thao. Un peu partout et à tous les niveaux, l’Occidental ne parvient plus à se nommer. Un voyageur extérieur observant le phénomène y verrait le signe d’un égarement certain. L’expression d’une volonté collective de dissolution. Une soif inexplicable de jeter l’éponge, de se perdre. Une mode durable à ranger sur l’étagère des tatouages et gribouillis tribaux recouvrant le bras, de l’auto-dénigrement sous toutes ses formes, de la prise massive d’anti-dépresseurs, de la démographie en berne…

Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Attendons-nous à voir débarquer des prénoms avec des chiffres. Des prénoms avec des smileys dedans. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Elle est finie l’époque où Shirley et Dino étaient des noms de scène supposés évoquer le grotesque.

N’enterrons pas le bobo

A une époque, portés par des expressions-cultes signées Audiard ou Coluche, on parlait des « cons ». Par exemple : « les cons, c’est à ça qu’on les reconnaît », etc. Et puis c’est passé de mode et on a fini par reconnaître un con à ce qu’il sorte une généralité sur « les cons »…

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Il en va un peu de même avec le concept de « bobo ». Devenu galvaudé, il est récupéré par les bobos eux-mêmes, qui s’amusent à en repérer à chaque coin de rue. Si bien que, comme « le con » à son époque, on ne sait plus aujourd’hui qui est bobo et qui ne l’est pas. On sait seulement que c’est toujours un bobo ou un con qui s’amuse à le dénicher ! Et le concept est sur le point de passer de mode.

Pourtant le profil « bobo », bourgeois bohème, demeure pertinent et encore palpable dans la société, me semble-t-il. Le bobo, c’est celui qui met son épanouissement et son bonheur au premier plan, sans plus de notion de devoir ou de dette. Le bobo est la version « moyennisée » du bourgeois décadent : celui sous le règne de qui s’est déprécié le goût des affaires bien tenues qu’avait Papa, au seul profit de l’oisiveté que le statut conférait. Le bobo est l’avènement d’un type humain, annoncé d’assez longue date faut-il dire. On en trouve des prémices chez Nietzsche. Il est peut-être bien aussi « l’homme sans qualités » de Musil. Il se prénomme « homme-masse » chez Ortega y Gasset ou encore « homo festivus » chez Muray.

N’enterrons pas le bobo.