Gifle de cinéma

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Une tradition du cinéma français qui a presque disparu, c’est la claque : magistrale, gigantesque, dont le bruit résonne de façon unique dans l’espace, assénée de toute la longueur du bras, et qui entraîne dans son prolongement une rotation capillaire tout en boucles et en cascades.

Que l’on soit dans le drame ou dans la comédie, cette claque semble omniprésente dans les films français d’une certaine époque ; elle atteint le statut de figure obligatoire, au même titre que le baiser lorsque l’on doit raconter une relation homme-femme.

Cette gifle n’est d’ailleurs pas spécialement mixte : elle se donne d’homme à homme, de femme à homme et vice-versa, même s’il faut reconnaître que statistiquement, elle est majoritairement administrée à la femme, si possible aux cheveux longs, souples et soyeux, pour une amplitude maximale et une meilleure prise à la lumière. La femme gifle le goujat, l’homme gifle l’hystérique.

La gifle de cinéma est souvent une claque de la paix. Là où le coup de poing ou l’empoigne sonneraient le début d’une bagarre, la claque a un effet de dépression : elle apaise, fait redescendre la tension qu’avait atteint une situation. C’est une claque de retour à la raison. En situation réelle, elle serait capable d’étourdir un âne et celui qui la recevrait aurait toutes les chances de vouloir la rendre, mais au cinéma, cette gifle semble vécue comme bienvenue : c’est tout juste si le claqué ne se sent pas redevable, tout en se tenant la joue, de ce qu’on ait mis un terme à son insoutenable crise de nerfs. Ce qui renforce d’ailleurs l’essence misogyne de cette gifle : la belle semble soulagée du revers de claque que lui colle son Alain Delon.

Tout comme Rémi Julienne est devenu l’artisan de toutes les cascades du cinéma français, il y a peut-être une école et un savoir-faire français de la gifle cinématographique, où l’on apprend à la donner et à la recevoir, et un syndicat de la SAACIG (Société Audiovisuelle des Auteurs, Compositeurs et Interprètes de Gifles) qui s’inquiète de sa disparition presque totale dans les productions actuelles.

Sur place ou à emporter

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Le cinéma traditionnel, lorsqu’il est bien fait, vous laisse un peu étourdi à la sortie du film. Vous rentrez chez vous et le récit et les images continuent à vous travailler, à faire leur œuvre dans votre esprit, pour ne cristalliser que plus tard, en un souvenir durable modelé par votre propre interprétation.

C’est le cinéma « à emporter », et c’est la raison pour laquelle il est si horripilant d’entendre, en sortant de la salle de projection, la personne derrière vous déjà occupée à commenter, analyser le film et juger de ce qui est réussi ou raté, alors que vous aimeriez vous maintenir encore un peu dans la « bulle » du film.

Par opposition, le cinéma « sur place » sont ces films de plus en plus courants, entièrement pensés pour l’immédiat, calculés pour en foutre plein les mirettes, pour en donner pour son argent et étourdir le temps de la projection. Ce type de films ne repose plus sur grand-chose en termes d’histoire et de profondeur. Il n’en reste absolument rien quelques heures plus tard et même ceux qui les ont encensés à leur sortie seraient gênés que vous leur fassiez relire leurs éloges six mois plus tard.

La 3D favorise ce type de films. Après tout, pourquoi pas s’offrir un bon coup de spectacle. Ce ne serait pas un problème si ces mêmes films n’essayaient pas malgré tout de se faire passer pour des chefs d’œuvre. On invente à Spiderman une histoire de frère mort quand il était jeune et l’on parle tout à coup de « film psychologique ». Des films qui, il y a 20 ans, n’auraient pas prétendu à autre chose qu’au rang de « nanard correct de l’été », s’annoncent désormais comme le film de l’année, tutoyant le film d’auteur et emballant massivement et le plus sérieusement du monde des troupes de « cinéphiles ».

Le public a développé son attente pour ce type de films : d’un film de super-héros en collants, il n’espère plus seulement de belles explosions ou de bons coups de poings, il proclame que c’est un chef d’œuvre, le nouvel étalon à égaler pour les cinéastes des prochaines années… Il a intégré également que ce film a déjà prévu une « suite » en cas de succès commercial. La fin en queue de poisson ne suscite pas sa déception, mais au contraire l’espoir d’un « sequel », d’un « préquel » ou d’une « trilogie ».

C’est le cinéma à consommer sur place, qui va à merveille avec ce que sont devenues les salles de cinéma, avec leurs sièges à pop corn, leurs empiffreurs de Magnum et leurs buveurs de Coca. Ce public quitte la salle dans un gros rot, le seau de pop corn renversé à terre, consultant sur son smartphone quand sortira le « 2 ».

Manqués de peu

seul-sur-mars-the-martian-ridley-scott-mattSuivez mon regard

On se demande souvent, en sortant du cinéma où l’on est allé voir un de ces films américains à grand spectacle comme on dit, un de ces films qui déploient des moyens considérables pour nous clouer sur place… on se demande ce qu’il aurait coûté de plus d’embaucher un jeune scénariste ou professionnel motivé, qui serait repassé derrière, aurait soigné les détails, apporté un peu de fraîcheur, estompé les trop gros poncifs et donné la minuscule touche finale qui faisait du film une réussite définitive.

Les films d’action des années 80-90 avaient rarement d’autre ambition que de tout casser sur leur passage pour le plaisir, mais depuis quelques temps une nouvelle génération de « blockbusters » vise plus haut, réalisant parfois, en plus d’une prouesse technique, une réussite artistique. C’est encourageant autant que décevant, car il est bien rare que ce saut de tigre n’échoue pas un peu à la réception, et que la réussite en question soit manquée de peu, gâchée par les réflexes et standards hollywoodiens qui reviennent au galop. Il y avait pourtant « matière à », se dit-on alors. Il y avait matière et puis finalement pas.

D’une certaine manière il est rassurant de constater que tous les moyens financiers et toute la maîtrise technique ne font pas automatiquement un film réussi, que la recette ne s’achète pas. Dans quelques années peut-être, ces productions auront progressé et appris à être une prouesse technique tout en même temps qu’un bon film, de la même façon que les Chinois arrivent aujourd’hui à produire des meubles de façon industrielle tout en leur conférant une patine vieillie et singulière.

Nourriture d’évadés

Largo Winch 4

Rien n’est plus triste que le spectacle suivant : un contrôleur de gestion ou un auditeur, le lundi matin dans le métro, qui cherche à différer la reprise imminente du travail en s’absorbant dans la lecture d’une BD de Largo Winch

Largo Winch, XIII, leur dessin dépourvu de personnalité… trouvent leur équivalent cinématographique dans des choses comme StarWars ou Le Seigneur des Anneaux. Pour les personnes à faible imaginaire, ce sont là des fenêtres de fiction qui présentent l’avantage d’être facilement visibles en tête de gondole ou en tête d’affiche, et qui proposent une folie tout à fait convenable et balisée.

Imagerie standard, l’avenir de l’univers comme ressort du drame… Une pincée de violence et de sexe pour le cerveau reptilien, et vous obtenez là un véritable substitut de repas, facile à digérer et qui aide à mincir, pour les personnes trop occupées.

episode_3_general_grievous_lightsabers« Quatre à la fois… T’imagine le truc complètement dingue !« 

Si l’on a l’habitude de décrire la fiction comme une passerelle d’évasion vers d’autres mondes, ce type de fantaisies me ferait plutôt penser à une opération de transvasement du cerveau d’une cage à une autre, le temps qu’on change sa litière.

Pour être totalement juste, il faut sans doute reconnaître à ces univers sécurisés le mérite de polariser l’attention des masses sur des productions qui, au moins, respectent les normes de conformité industrielle et environnementale, évitant de ce fait aux brebis de s’égarer vers des aliments moins inoffensifs, voire impropres à la consommation.