Suspense contre Destin

Je lis en ce moment La femme de trente ans de Balzac. L’histoire commence par le sermon d’un vieux père à sa fille au cours d’une promenade : le vieillard, navré de sentir que sa fille a jeté son dévolu sur un bel et jeune officier d’Empire, la met en garde en lui déroulant par le menu les misères qui l’attendent si elle épouse ce bonhomme. Elle l’épouse malgré tout et le reste du roman est la concrétisation de ces malheurs tels que le père les avait prédits.

Les œuvres classiques sont souvent conçues ainsi : elles semblent prendre un malin plaisir à exposer l’issue des choses d’entrée de jeu, puis à décrire comment ces choses adviennent effectivement. Elles ont soin de tuer dans l’œuf le suspense en annonçant par exemple très clairement ce qui va se passer dans le titre du chapitre (« Comment Trucmuche arrive à ses fins en se débarrassant de Bidule »). Et curieusement le récit n’en est pas moins haletant : il y a une sorte de plaisir sadique à voir le sort se réaliser. Il y a un ressort qui fonctionne, le ressort du Destin, qui est l’exact opposé de celui du Suspense.

Le suspense, c’est le ressort de la surprise et de l’inattendu. Il consiste, pour une situation, à échapper par tous les moyens à ce qui devait logiquement arriver. Le destin, lui, est l’occurrence de l’inévitable. Il fait arriver ce qui devait arriver envers et contre tout. Le suspense peut être manié avec brio, mais il est aussi un recours à l’artifice et à la facilité : il fait irruption, il est tonitruant. Tadam ! Il traîne souvent un arrière-goût désagréable de pirouette et de farce : le narrateur s’est joué de nous, il nous a tendu un piège et on est tombé dedans. Formidable. Et après ?

Et cela devient même désastreux lorsque le suspense est utilisé comme le ressort ultime et qu’on lui sacrifie tout le reste, jusqu’à la crédibilité de l’intrigue. Cela donne ces détestables films qui se croient malins, ces mauvaises histoires à rebondissements où l’on nous « surprend » en faisant se produire ce qui justement ne pouvait absolument pas se produire. Le suspense à tout prix, c’est ce personnage qui meurt dans les 15 premières minutes du film et resurgit à la fin en nous expliquant pourquoi et comment, en fait, il n’était pas mort ! Ou bien c’est ce meurtrier-mystère qui à la dernière minute, s’avère être le personnage qu’on ne pouvait précisément pas suspecter tant il a été bon et discret d’un bout à l’autre de l’histoire.

Attention spoilers !

Suspense contre Destin, ce n’est pas seulement une histoire d’œuvres fictionnelles, ce ne sont pas seulement deux charpentes narratives qui coexistent. Ce sont deux conceptions du monde qui s’affrontent et qui s’excluent. Deux tempéraments antagonistes. Il faut choisir son camp, voyez-vous. Le Suspense est fondamentalement optimiste, il croit en la liberté de l’homme et en la capacité des situations à se retourner. Le Destin est pessimiste, pour lui les dés sont jetés, il est ni plus ni moins un constat d’échec de l’humain.

Les œuvres à suspense ont pour moteur l’individu, elles se font toujours du point de vue du personnage. Les œuvres à destin ont toujours un regard flottant au dessus des hommes, un peu cruel et distancié. Le véritable acteur est une main invisible qui pousse les personnages à leur insu vers la destination qui leur était prescrite.

3 réflexions au sujet de « Suspense contre Destin »

  1. Très intéressant.
    Il existe une technique de base dans le suspense dont découle toutes ses variations. C’est quand le lecteur sent ce qui va se passer par des informations distillées ou clairement explicitées et qu’un personnage de l’oeuvre en est ignorant. Le meilleur exemple est la scène de meurtre du flic, dans psychose d’Hitchcock, lorsqu’il visite la maison de la mère de Bates. Il est au RDC et s’apprête à monter au premier étage. À mi-chemin dans les escaliers, le spectateur voit une porte s’entre-ouvrir légèrement au premier, laissant imaginer une personne aux intentions vilaines derrière. Le flic arrive au palier, puis la porte s’ouvre brutalement et la « mère » de Bates poignarde le keuf.
    Tout le suspense repose sur la connaissance de cette porte qui s’entre-ouvre et l’ingorance du policier de ce fait. Bien sûr, faut aussi compter sur la virtuosité d’Hitchcock.

    1. Tiens c’est sympa de passer rendre visite !
      Je connais mal Hitchcock, je ne sais plus lesquels j’ai vu mais je suis certain de n’avoir jamais vu Psychose (la honte !). Mais en repensant à ça après l’avoir écrit, je me suis dit que peut-être le « bon suspense » passe dans le rythme et la façon de raconter, tandis que le « mauvais suspense » est celui qu’on intégre dans l’histoire et le scénario lui-même (cf. rebondissements à la con dont je parle).
      Parmi les procédés de suspense, il y a aussi « l’inférence » : quand on laisse le lecteur interpréter ce qui se passe d’une certaine façon pour mieux le prendre à revers. Tu lis par exemple « il pédalait à toute vitesse » et tu imagines un type sur un vélo qui bombe sur une route, alors que tu apprends quelques lignes plus tard qu’il est sur un lac en pédalo. Bon l’exemple est très con mais on peut par exemple penser à des films comme Fight Club : tout le film, tu « infères » qu’il y a deux personnages alors qu’il n’y en a qu’un… Les Américains parlent de « mind fucker movie » pour qualifier ces films à gros retournement qui te foutent par terre. Fight Club, ça m’a complètement foutu par terre la première fois que je l’ai vu au ciné, mais ce film ne marche qu’une fois : à revisionner, je trouve toujours un peu naze, malgré la grande qualité du film, le côté « badaboum, en fait tout ce que je vous ai dit depuis le début était faux, la vraie histoire c’est celle-là ! » Ah ouais ? Ben pourquoi tu m’as pas raconté la vraie histoire dès le début !

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