L’inculture satisfaite

L’époque est à l’inculture et l’inexpérience satisfaites, à l’amateurisme, comme en témoignent ces incessants éloges de la « génération Y ».

La génération Y, ce sont ces jeunes « nés avec internet » (comme si c’était un mérite à mettre à leur actif) qui entrent dans la vie professionnelle avec « une vision du travail bien différente de celle de leurs aînés » : ils sont curieux, touche-à-tout, ils s’ennuient rapidement si on ne leur donne pas de nouvelles choses à faire, ils réclament de l’autonomie et vite, ne sont « pas à l’aise avec la hiérarchie » (ils veulent être « inspirés plutôt que commandés »), ils sont désireux de comprendre avant d’obéir et n’hésitent pas à mettre en doute les méthodes qu’on leur enseigne, etc. etc.

Il existe aujourd’hui tout un petit « business » autour de ce discours, servi principalement par les cabinets de gestion des ressources humaines, au cours de conférences managériales auxquelles assistent les cadres qui veulent rester dans le coup. Il faut croire que, de façon assez masochiste, ces derniers aiment à s’entendre expliquer par une jeune femme qu’ils ont été cons à courir leur vie durant après un diplôme, une carrière, à exécuter les ordres d’un encore plus con qu’eux sans chercher à réfléchir par eux-mêmes, mais qu’avec cette nouvelle génération de caractères spontanés, instables, ignorants mais l’esprit ouvert grand comme ça, tout cela va enfin prendre fin. Car, à croire ces articles sur la génération Y, les entreprises, le monde, ainsi que les lois ancestrales des rapports humains vont exceptionnellement se refonder de pied en cap dans le but pressant de convenir aux désirs de ces gens « nés avec internet ». Pourquoi ? Parce que ce qui, à première vue, ressemble à une bande d’infâmes gamins emmerdeurs serait en réalité une réserve inépuisable de créativité dont il serait mortel de se priver.

Inculture et inexpérience satisfaites. J’ai lu un jour un jeune actif interpeller en commentaire un chef d’entreprise qui disait rechercher un diplômé de Normale Sup pour un poste à pourvoir. D’après lui, c’était la marque d’un navrant « esprit de caste », une mentalité étriquée, désuète à une époque où les certificats ne veulent rien dire et où seuls doivent compter la compétence et l’investissement individuels. Comme si d’avoir fait l’ENS ou toutes autres études exigeantes, avoir opté pour cette difficulté et en être venu à bout, ne disait rien de la compétence individuelle, de la capacité de travail, de la motivation, de la personnalité… et ne pouvait constituer un critère signifiant de sélection. Comme si l’autodidacte génial courait les rues, était la norme. Comme si croire a priori en la qualité du diplômé de l’ENS, c’était d’emblée accuser les autres d’incapacité.

Les temps approchent où ce mépris consensuel de l’académisme se doublera d’un dénigrement de toute éducation, de tout raffinement. L’expérience et le savoir, longtemps considérés comme atouts objectifs et incontestables, seront vus comme les vestiges d’un monde injuste et inégalitaire où l’on dotait volontairement les forts de connaissances pour écraser les faibles. On reprochera à tel ou tel une démonstration trop sophistiquée, un CV arrogant, un étalage de savoir ostentatoire, l’exploitation d’un apprentissage trop appliqué, en ce qu’il stigmatise ainsi l’ignorant.

On voit les prémisses de cette ère avec le concept de glottophobie, mis à jour récemment par certains médias. La glottophobie, initialement, désignait le mépris qui pouvait frapper la personne qui conservait un accent ou un dialecte régional au sein de la société du « bon français ». On détourne le mot aujourd’hui pour l’élargir à celui qui commet des fautes d’expression, qui ne sait pas s’exprimer autrement qu’en langue SMS mais qui tient malgré tout à faire valoir son opinion. Le glottophobe utiliserait la bonne orthographe et la grammaire comme outils de domination intellectuelle pour disqualifier le libre penseur des classes inférieures.

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Il suffit pourtant de revoir les scènes de vie populaire préservées par certaines vidéos de l’INA pour réaliser combien, il y a quelques années encore, un footballeur de deuxième division, un cafetier, usaient d’un français plus châtié que le vôtre ou le mien, et combien la belle expression n’est pas une histoire de classe sociale. Mais qu’importe ! Il faut à présent, de quelqu’un qui parle ou écrit comme un pied, ne pas déduire qu’il a manqué l’école, qu’il est analphabète, et encore moins qu’il est demeuré.

Fallait pas

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Ce sentiment qu’on ne vaut tout de même pas tout ça, que nos petits besoins de consommateur ne méritent pas toute cette débauche d’industrie, de technologie, d’efforts déployés pour soi. Les livres de Baudoin de Bodinat nous connectent efficacement à ce sentiment de « too much », qu’une certaine folie collective nous a toujours dissimulé : le fait que l’on ne s’étonne pas de faire tourner des centrales nucléaires simplement pour nous raser le matin ou de nous faire couler un café, ou qu’on éjecte des satellites de téléphonie dans l’espace afin que l’on puisse demander ce qu’on mange ce soir…

Exemple, ce joggeur de ville croisé cet hiver, équipé d’un article molletonné spécialement découpé pour épouser son visage, le protéger du froid qui pique, tout en le laissant voir et respirer. Une cagoule somme toute, mais bien différente de l’écharpe de ski, l’écharpe chic, l’écharpe en lin et la cagoule pour braquage de banque qu’il possède déjà : une cagoule à usage exclusivement sportif, en matière respirante, légère, confortable à n’en point douter, évidemment lookée comme un article de running. Le coureur ne semblait pas ému une seconde qu’une industrie Décathlon entière se soit attelée à la tâche, ait réfléchi et confectionné en masse cet accessoire exactement adéquat pour son petit usage. S’il faut faire dessiner des stylistes, produire des tissus de synthèse et coudre de petites mains asiatiques pour que Monsieur soit parfaitement à l’aise pendant sa course du matin, soit. C’est tout à fait normal.

Exemple, la jeune étudiante qui trouve tout naturel de pouvoir générer des milliers d’heures de vidéo sur YouTube, d’encombrer des téraoctets de serveurs à l’autre bout du monde pour se montrer déballant une paire de chaussures, une tablette numérique, ou pour commenter idiotement une émission de télé déjà idiote. Hypertrophie narcissique. C’est normal et c’est de l’en empêcher qui serait dictatorial.

Exemple, ces films à grand spectacle et budget faramineux, déployant des trésors de technique et de pyrotechnique pour à la fin aboutir à un film de plus, générer un effet affectif laborieux qui ne restera dans l’esprit des amateurs les plus férus que quelques heures après la projection, déjà éclipsé par l’annonce d’une suite, d’un prequel, d’un volet 2, 3, 4 à la franchise. Mégalomanie du consommateur. Personne pour ressentir cette chose, ce sentiment de confusion : « c’est très gentil, mais fallait pas… ».

Le monde semble compter autant de gens convaincus par la nécessité d’une consommation responsable, plus sobre, plus raisonnée… que de personnes absolument étrangères à ce sentiment de « fallait pas », y compris et surtout pour leurs usages les plus futiles. Ils sont autant, et ce sont souvent les mêmes.

« N’être que ce que nous sommes »

Sandor Marai, dans Les Braises :

Être différent de ce qu’on est est le désir le plus néfaste qui puisse brûler dans le cœur des hommes. Car la vie n’est supportable qu’à condition de se résigner à n’être que ce que nous sommes, à notre sens et à celui du monde.

Nous devons nous contenter d’être tels que nous sommes et nous devons aussi savoir qu’une fois que nous aurons admis cela, la vie ne nous couvrira pas de louanges pour autant. Si (…) nous supportons d’être vaniteux ou égoïstes, chauves ou obèses, on n’épinglera pas de décoration sur notre poitrine. Non, nous devons nous pénétrer de l’idée que nous ne recevrons de la vie ni récompense ni félicitations. Il faut se résigner, voilà tout le grand secret. Nous résigner (…) à notre caractère et à notre nature dont les défauts tels que l’égoïsme et l’avidité ne peuvent être corrigés ni par l’expérience ni par l’intelligence.

Nous devons admettre que des personnes que nous aimons ne correspondront pas à notre amour comme nous l’espérions. Nous devons supporter la trahison et l’infidélité. Nous devons aussi – ce qui est le plus difficile au monde – savoir admettre que d’autres nous surpassent par leur caractère et leur intelligence.

Voilà ce que j’ai appris ici, au milieu de la forêt, au cours de ces années.

 

Téléphoneurs de bus

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Les téléphoneurs de bus racontent tous à peu près la même histoire : ils se sont accrochés, la veille ou le jour même, avec un commerçant, une copine, un parent… et ne s’en sont évidemment pas laissés conter. « Tu sais pas ce qu’y m’a dit ? Ah j’me suis pas laissée faire, tu sais comme je suis, etc. etc. »

Même s’il est relativement cohérent que les forts en gueule dans la vie se trouvent être les gens qui tiennent leurs conversations en public sans peur d’emmerder l’entourage, il y a fort à parier qu’une large partie d’entre eux embellisse, refasse le match auprès d’une oreille mieux attentionnée, reconstruise une scène où ils furent au contraire mis à mal, comme pour l’exorciser.

De manière générale, l’expérience montre qu’il faut toujours disqualifier les gens qui se présentent à vous d’emblée comme des francs du collier, des personnes qui ne mâchent pas leurs mots, qui préfèrent « dire les choses quitte à fâcher »… Les personnages véritablement brut et sincères n’ont jamais commencé par introduire les choses, annoncer leur tempérament de feu, le fait qu’ils n’ont pas leur langue dans leur poche… C’est un truc de faux-cul qui veut jouer un personnage, comme le lézard se gonfle d’une collerette pour intimider et cacher sa frêle constitution. Comme d’habitude, tout ce qui est souligné par les mots est un leurre qui vient combler un défaut : la qualité exactement inverse de celle qui est vantée.