« Pourquoi lui ne sent rien »

J’ai songé que le héros d’une utopie négative à contrôle intégral découvrant par miracle Albertine disparue, ou La Princesse de Clèves, en aurait la révélation stupéfiante que les populations d’avant vécurent donc avec des sentiments ainsi compliqués et prenants, et commencerait de réfléchir pourquoi lui ne sent rien ; mais dans le réalisme où nous existons, c’est pour se désennuyer à bord du train subsonique, sans faire attention que ces Affinités électives ont été rédigées à la plume d’oie ; à la lumière de quelques bougies, par quelqu’un qui n’a jamais pris de douche ni l’ascenseur, qui se chauffe au bois, envoie des lettres et voyage en voiture de poste ; sans délibérer que notre système nerveux s’est formé d’après des conditions matérielles sans aucun rapport, que nos perceptions de l’espace et du temps y sont par nécessité de nature différente, que la conscience ne peut être de la même sorte sous un ciel en circuit fermé, que ces modifications affectent tous nos sentiments et que l’amour, par exemple, ne peut plus être le même.

Baudoin de Bodinat dans La vie sur terre.

Les derniers Mohicans

rochefort

La disparition d’un homme tel que Jean Rochefort est triste, au-delà de ce que représente son œuvre ou même de l’affection qu’on entretient pour lui. C’est triste comme une échoppe de quartier que l’on voit démolir pour laisser place à une FNAC, un McDonald’s, une agence MMA… C’est que l’on ne voit pas très bien qui seront les Jean Rochefort de notre génération. C’est que l’on sent bien qu’en même temps que lui, c’est un pan de monde qui s’en va, un morceau de plus qui se détache pour partir au néant. Il est déjà heureux que l’on s’entende à lui rendre hommage officiellement et collégialement, tant il semble évident qu’il n’est plus le type de Français que l’on souhaite, que l’on cherche à produire.

Il est ainsi quelques figures humaines, simplement et diablement humaines, qui donnèrent sa teinte à leur époque et dont nous appréhendons la mort prochaine. Avec Jack Nicholson, mourra un certain monde où Nicholson était possible. Avec Iggy Pop, mourra un monde où Iggy Pop était possible. Il semble évident, là aussi, que les libertés qu’ont incarné ces figures ne sont plus celles que l’on cherche à susciter. Ces humains ont éclos dans le monde d’avant, et non celui du politiquement correct. Ces humains ont éclos dans le monde d’avant, et non celui des réseaux sociaux ou des véhicules autonomes et électriques. Ces humains ont éclos dans un monde qui n’était pas celui fasciné par l’économie des start-up ou par le débat sur le manspreading

Ces humains, le monde nouveau ne les permettra jamais plus. Ils sont les derniers Mohicans, qui engloutiront leur monde avec eux. Et nous sommes destinés, en plus d’assister à l’installation du monde désincarné, à les regarder nous abandonner.

Au turbin

manson marilyn stop

Le chanteur de rock gothique Marilyn Manson se serait gravement blessé sous la chute d’un élément de décor lors de l’un de ses concerts (VladInfo). C’est l’occasion de réaliser qu’il a 48 ans à présent. Et qu’il doit continuer à alimenter le petit cirque qui a pu vaguement vous intriguer, vous choquer, vous amuser ou vous laisser de marbre il y a 15 ou 20 ans de cela. Vous êtes passé à autre chose mais pour lui, ce petit cirque ne s’est jamais arrêté. Il est condamné à animer cet univers de pourriture factice, ce kitsch de mort-vivant, ces tenues abracadabrantes, ce poisseux maquillage… Quelle grande fatigue.

Idée d’histoire : un chanteur similaire à Marilyn Manson devient une célébrité de rock gothique, à grand renfort de mises en scène spectaculaires et morbides. Pendant ses tournées permanentes, il dispose de beaucoup de temps pour lire, l’après-midi, dans les hôtels. Il finit par épuiser ses lectures fétiches de magie noire et s’attaque à d’autres rayons, des rivages inconnus. Il se pique alors d’un intérêt aussi vif que surprenant pour les ouvrages de botanique. Les histoires d’arbres intelligents et sensibles communicant entre eux, de symbioses entre végétaux et insectes, le fascinent. Le temps passe, entre ses tournées promotionnelles il aspire de plus en plus à une vie calme et naturelle. Un jour, se voyant dans le miroir enfiler les clous et piercings dans ses narines, et les mille et une breloques qu’il a toujours arborées, il se trouve complètement ridicule et s’en débarrasse définitivement. Il doit constater que son intérêt pour le metal et la musique en général s’érode. Tout ce bruit le fatigue. Il supporte de moins en moins les hordes d’abrutis goth qui viennent le voir, leur renouvellement désespérant. Il a tenté de faire évoluer sa musique mais le public n’a jamais suivi, le menaçant aussitôt de « vieillissement », de récupération, de compromission… Ses revenus ont aussitôt manqué de s’effondrer.

Alors, tous les soirs, ravalant un écœurement de plus en plus prononcé, il apparaît sur scène, continue à jouer l’icône antéchristique, fait pour le public des signes diaboliques avec sa langue et ses doigts sans plus de conviction, écrit des facilités sur le Mal, le sexe, la mort, qui le consternent… Ce qu’il aime en réalité, ce sont les arbres, mais voilà : c’est son job alimentaire.

« Du salami sous blister »

« S’il est très facile, avec tous les documents mis à disposition, de démasquer (…) les limites culturelles et les préjugés qui faisaient la bêtise des hommes du passé (…) ; on aura moins d’aisance à démêler les conceptions de cette époque où nous sommes pris et qui a fait notre éducation (…) ; de cette époque qui trouve normal de disposer d’un réacteur nucléaire pour se raser le matin et faire le café ; qui n’imagine pas d’inconvénient à ce qu’on ravage l’univers de fond en comble afin de lui procurer du salami sous blister, de l’antitranspirant et des chemises infroissables ; qui ne s’étonne pas qu’on lui ajoute des rires enregistrés dans sa radiovision, qu’on défriche au bulldozer les derniers restes équatoriaux pour lui fabriquer des meubles de jardin qu’on peut laisser sous la pluie, (…) ou qu’on lui offre des satellites de téléphonie portative pour demander ce qu’il y a au dîner. »

Baudouin de Bodinat dans La vie sur terre.