État de l’art

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Notre modernité plaide volontiers coupable pour la destruction de la nature et de l’environnement. Elle en oublie de confesser un autre crime ravageur qui lui est tout autant imputable : la destruction des arts par prolifération.

Qui peut décemment se vouloir peintre ou musicien dans un monde qui produit par lui-même une quantité massive d’images et de sons chaque jour, chaque heure ? Quel esprit honnête peut juger nécessaire d’ajouter sa contribution au monceau d’ordures et de perles qui s’accumule quotidiennement et qui demain déjà sera recouvert ? Pourquoi s’essayer à une forme quand le moindre illustrateur de presse, coloriste de bande dessinée, ado sampleur de rythmes… dispose d’une technicité qui le professionnalise immédiatement ? Pourquoi envisager le marbre ou le bronze après quarante années où n’ont su surnager que la sculpture en plastique ou en caca, le graffiti, le happening à message, la facilité insolente ? Quel être sincère, enfin, arriverait à ravaler la répugnance à descendre dans le marigot des charlatans, des arrivistes et des bons à rien portés aux nues ?

La modernité joviale a tué l’art en tant quel tel, l’incorporant au grand chaudron de l’entertainment. Un divertissement plus ou moins profond, plus ou moins sérieux, plus ou moins sensé, mais un divertissement. Tout académisme est disqualifié d’office, toute idée de sublime est rendue impossible, tandis que toute subversion est immédiatement récupérée, conditionnée, mise sous vide et distribuée. La marge est un genre parmi d’autres, un gisement à part entière, avec ses plateformes off-shore et ses têtes de gondole en supermarché culturel. Les rotatives de l’industrie ont épuisé l’une après l’autre la ressource romanesque, picturale, contestataire, dramatique, absurde… La qualité cinématographique se produit en série ; la perfection et l’habileté techniques se résument en formules et recettes ; le pittoresque, le bucolique et le folklore se manufacturent dans les sous-sols d’ateliers chinois de beaux-arts. Peu importe le talent ou le mérite : il ne peut plus émerger aujourd’hui de Socrate, de David, de Mucha, d’Hendrix, du fait de la machine médiatique qui veille déjà à leur éclosion future au-dessus de la couveuse.

Mirant et se mirant tous seuls comme des grands, la société médiatique et ses individus ont dépouillé l’art de son rôle observateur. L’art ne peut plus changer le monde depuis que ce monde s’est fixé le Changement comme horizon total. L’art ne peut plus faire spectacle depuis que le Spectacle est le rouage même de la réalité.

Notre modernité a détruit la ressource de l’art. L’âme artiste débarquée en ce monde réalise rapidement qu’il n’y a plus rien à faire ici, et qu’elle n’a plus qu’à emprunter une autre voie. Le seul art qui reste, à la rigueur, la seule prouesse de caractère possible dans le monde où tout nous conjure de nous exprimer, devient l’art de savoir se taire.

Dédale

Dedale-2006

A ceux qui le lisent depuis longtemps, ce blog pourra sembler un dédale de galeries, creusées à partir d’un point différent chaque fois, mais se recoupant et débouchant sur les mêmes lubies, les mêmes considérations… On est déjà passé par là une fois nous semble-t-il, peut-être même deux. Mais on y était arrivé par une autre artère. Ce coin nous dit quelque chose, jurerait-on, et on s’en éloigne par un nouveau boyau, finissant lui aussi, tôt ou tard, par nous ramener au point où on en est.

Je serais satisfait si l’effet rendu pouvait être celui-ci, c’est au fond un peu ce que j’ai cherché à faire en tissant tous ces interliens. Un livre ne permet pas cela. Est-ce que cela peut constituer une œuvre ? Ou seulement une jolie façon de radoter ? Il faudra en tout cas songer à s’arrêter à temps avant que l’édifice ne s’effondre.

Anglophobie de bon aloi

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Si tant de Français parlent mal anglais, ce n’est pas pour des raisons de grammaire ou de phonétique insurmontables, c’est qu’ils y mettent leur mauvaise volonté : celle du vaincu orgueilleux regrettant que sa langue se soit faite damer le pion.

C’est malheureusement un scrupule qui se perd : le mental des jeunes générations est bientôt entièrement colonisé, et d’ici vingt ans nous ferons tous d’excellents petits anglophones, plus vrais que nature. J’en développe une affection renforcée pour l’attitude obtuse de mon oncle, un ingénieur à la retraite, vieille école, qui mène à son échelle une lutte quotidienne et pittoresque contre l’anglais.

Je le vois encore me montrer, avec une satisfaction enfantine, le trait au marqueur qu’il avait fait sur l’étiquette de ses nouvelles chaussures : un minuscule bout de tissu de quelques millimètres carrés aux couleurs de l’Union Jack, qu’il avait recouvert à l’encre aussitôt rentré chez lui. C’était un modèle très sobre de Reebok en cuir, sans aucun logo que cette étiquette réduite à son minimum, mais mon oncle ne voyait absolument pas ce que venait faire là cet étendard britannique. Il n’était certainement pas conscient qu’il avait acheté des “Reebok”, mot sans aucune signification pour lui ; son choix s’était porté sur ce modèle pour des raisons de confort et de discrétion, mais cela ne devait aucunement l’obliger à faire la promotion de la perfide Albion à chaque pas qu’il ferait dans la rue. C’était alors un homme sérieux et raisonnable de 65 ou 70 ans, mais ce geste semblait lui avoir rendu un instant son âme d’enfant !

Une autre fois, l’un de ses gendres tentait de le brancher croissance raisonnée, solutions alternatives, économie circulaire… alors qu’il est tout le contraire : un esprit 100 % scientifique et ingénieur, produit de la France nucléaire et de l’industrie optimiste qui tend à penser que tous les problèmes ont une solution technique qui sera bien trouvée un jour. Au cours de la discussion, le gendre accumule les néologismes et concepts un peu bidon, et, non sans cuistrerie, en vient à lui conseiller le texte d’un auteur brillant qui saurait l’éclairer, dont il possède le PDF de 32 pages. “Je le trouverai dans mes e-mails et vous l’enverrai”, promet-il sans exciter l’impatience du vieil ingénieur, “en revanche, le texte est en anglais. Est-ce que vous lisez l’anglais ?

Aussi peu que possible” asséna l’ingénieur avec une parfaite répartie.

Le bon mot mit à peu près fin à l’échange. Si le caractère horriblement borné de la réflexion ne fait aucun doute, il s’agissait de signifier – non seulement au gendre qu’on en avait assez entendu comme ça, mais aussi qu’une discussion courante, lorsqu’on possède sa langue avec tout son appareil critique, doit utiliser l’anglais aussi peu que possible. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire nous viennent en français !