« Pourquoi lui ne sent rien »

J’ai songé que le héros d’une utopie négative à contrôle intégral découvrant par miracle Albertine disparue, ou La Princesse de Clèves, en aurait la révélation stupéfiante que les populations d’avant vécurent donc avec des sentiments ainsi compliqués et prenants, et commencerait de réfléchir pourquoi lui ne sent rien ; mais dans le réalisme où nous existons, c’est pour se désennuyer à bord du train subsonique, sans faire attention que ces Affinités électives ont été rédigées à la plume d’oie ; à la lumière de quelques bougies, par quelqu’un qui n’a jamais pris de douche ni l’ascenseur, qui se chauffe au bois, envoie des lettres et voyage en voiture de poste ; sans délibérer que notre système nerveux s’est formé d’après des conditions matérielles sans aucun rapport, que nos perceptions de l’espace et du temps y sont par nécessité de nature différente, que la conscience ne peut être de la même sorte sous un ciel en circuit fermé, que ces modifications affectent tous nos sentiments et que l’amour, par exemple, ne peut plus être le même.

Baudoin de Bodinat dans La vie sur terre.

« Du salami sous blister »

« S’il est très facile, avec tous les documents mis à disposition, de démasquer (…) les limites culturelles et les préjugés qui faisaient la bêtise des hommes du passé (…) ; on aura moins d’aisance à démêler les conceptions de cette époque où nous sommes pris et qui a fait notre éducation (…) ; de cette époque qui trouve normal de disposer d’un réacteur nucléaire pour se raser le matin et faire le café ; qui n’imagine pas d’inconvénient à ce qu’on ravage l’univers de fond en comble afin de lui procurer du salami sous blister, de l’antitranspirant et des chemises infroissables ; qui ne s’étonne pas qu’on lui ajoute des rires enregistrés dans sa radiovision, qu’on défriche au bulldozer les derniers restes équatoriaux pour lui fabriquer des meubles de jardin qu’on peut laisser sous la pluie, (…) ou qu’on lui offre des satellites de téléphonie portative pour demander ce qu’il y a au dîner. »

Baudouin de Bodinat dans La vie sur terre.

Michéa et le rôle des essais

Sur le conseil d’un ami, je lis Jean-Claude Michéa. Sur son insistance, devrais-je dire, car au départ je rechignais. Michéa comptait alors, pour moi, parmi ces auteurs que l’on connait déjà sans les connaître, à force de les avoir entendus cités dans quelque conversation, lus mentionnés dans quelque article… Tant et si bien qu’on se croit capable, sans en avoir lu une ligne, de les situer, de visualiser à peu près leur thème, de leur attribuer une place sur ses étagères mentales

Ainsi pensais-je pouvoir situer Michéa sur une carte, avec en prime la pressentiment que nous pourrions bien nous entendre lui et moi si je venais un jour à le lire. Pour cette raison, rien ne me pressait voire je traînais les pieds : tant qu’à lire, je préfère toujours découvrir et me surprendre plutôt qu’approfondir, chercher à conforter ou aiguiser une opinion.

michéa

Sans surprise ou presque, je découvre dans cet Empire du moindre mal que Michéa parle de ce dont je devinais qu’il parle : la jonction des libéralismes économique et politique. A savoir : comment libéralisme politique (« c’est mon choix, de quel droit me jugez-vous« ) et libéralisme économique (marchandisation intégrale), intrinsèquement complémentaires, fonctionnent de paire pour aboutir à l’amoralité nécessaire de la société libérale.

Que gauche culturelle et droite économique soient les faces d’une seule et même médaille, du reste, n’a rien d’original. La thèse est connue et a d’autant moins besoin d’être soutenue que notre jeune président jupitérien a opéré en plein jour la fusion officielle de ces deux faces. Reste la redoutable efficacité de Michéa pour objectiver le fait. Arguments autant que style, voici une démonstration faite, nette, voici une affaire classée. Il n’y a plus à y revenir. C’est le genre d’ouvrage définitif qui devrait avoir le pouvoir de clore beaucoup de conversations devenues automatiquement caduques. A l’éventuel contradicteur, on devrait simplement pouvoir claquer le bec, l’interrompre sur le champ et le renvoyer au livre, qui a déjà tranché la question.

C’est à cela que devraient servir les essais, après tout : présenter un caractère suffisamment indiscutable, à l’instar d’une théorie de la rotondité de la Terre, pour mettre fin au débat d’idées et lui permettre de passer à autre chose, de progresser, de ne plus pouvoir revenir en arrière.

« Rechercher l’autre »

« La jalousie, le désir et l’appétit de procréation ont une même origine, qui est la souffrance d’être. C’est [elle] qui nous fait rechercher l’autre, comme un palliatif ; nous devons dépasser ce stade afin d’atteindre l’état où le simple fait d’être constitue par lui-même une occasion permanente de joie. »

Michel Houellebecq dans La possibilité d’une île.