« Une curieuse contradiction »

L’anthropologie libérale est marquée depuis l’origine par une curieuse contradiction. D’un côté elle proclame que les hommes sont, par nature, uniquement soucieux de leur intérêt et de leur image. Mais de l’autre, l’expérience ne cesse d’enseigner aux gouvernements libéraux qu’il faut constamment inciter ces hommes à changer radicalement leurs habitudes et leurs mentalités pour pouvoir s’adapter au monde que leur politique travaille inlassablement à mettre en place. (…) Toute politique libérale apparaît donc tenue par un impératif métaphysiquement contradictoire : il lui faut contraindre les individus à se comporter dans la réalité quotidienne comme ils sont déjà supposés le faire par nature et spontanément.

Jean-Claude Michéa dans L’empire du moindre mal.

 

« N’être que ce que nous sommes »

Sandor Marai, dans Les Braises :

Être différent de ce qu’on est est le désir le plus néfaste qui puisse brûler dans le cœur des hommes. Car la vie n’est supportable qu’à condition de se résigner à n’être que ce que nous sommes, à notre sens et à celui du monde.

Nous devons nous contenter d’être tels que nous sommes et nous devons aussi savoir qu’une fois que nous aurons admis cela, la vie ne nous couvrira pas de louanges pour autant. Si (…) nous supportons d’être vaniteux ou égoïstes, chauves ou obèses, on n’épinglera pas de décoration sur notre poitrine. Non, nous devons nous pénétrer de l’idée que nous ne recevrons de la vie ni récompense ni félicitations. Il faut se résigner, voilà tout le grand secret. Nous résigner (…) à notre caractère et à notre nature dont les défauts tels que l’égoïsme et l’avidité ne peuvent être corrigés ni par l’expérience ni par l’intelligence.

Nous devons admettre que des personnes que nous aimons ne correspondront pas à notre amour comme nous l’espérions. Nous devons supporter la trahison et l’infidélité. Nous devons aussi – ce qui est le plus difficile au monde – savoir admettre que d’autres nous surpassent par leur caractère et leur intelligence.

Voilà ce que j’ai appris ici, au milieu de la forêt, au cours de ces années.

 

« Ce monde-là est mort »

– Les valeurs et les hommes pour lesquels nous avions prêté serment n’existent plus, dit l’hôte sur un ton très grave, en levant lui aussi son verre. Tous sont morts ou partis, ils ont renoncé à ce que nous avions juré de défendre. Il existait autrefois un ordre mondial pour lequel il valait la peine de consacrer sa vie ou de mourir. Ce monde-là est mort. Avec l’ordre nouveau, je n’ai rien de commun. C’est tout ce que j’ai à dire à ce sujet.

– Pour moi, le monde d’autrefois reste vivant, même si en apparence il a disparu. Il vit, parce que je lui ai prêté serment de fidélité. Pour moi, c’est tout ce qu’il y a à dire à ce sujet, dit le général.

 

Sandor Marai dans Les Braises.

« Il n’est pas prévu que ce monde ait à vieillir »

Visiblement il n’est pas prévu que ce monde ait à vieillir : tout s’y détériore aussitôt, comme ces monuments récents qu’il faut déjà remettre à neuf, tout s’y fait dans une précipitation d’urgence, de sauve-qui-peut, de ça ira bien comme ça…

Baudoin de Bodinat dans La Vie sur terre.