Le mot « progressiste »

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Comment ce mot, qu’il me déplait d’utiliser, s’est malgré tout fait une place parmi les termes de ma réflexion ? C’est qu’en réalité, il s’est bel et bien passé quelque chose avec : on se met à l’employer dans la vie courante, et surtout à l’employer pour soi. Des personnes se nomment ainsi, se réclament progressistes, alors que le qualificatif était davantage celui de l’observateur extérieur, voire de l’adversaire qui le teintait d’une note condescendante jusqu’à présent. Dans les deux cas, il s’agissait de situer quelqu’un d’autre que soi.

Se nommer progressiste, non pas l’être mais se désigner comme tel individuellement, voilà une chose récente autant qu’inouïe. Cela implique tout d’abord une insensibilité totale à la laideur de la sonorité. Cela implique surtout de passer complètement à côté de ce que le mot suppose de sottise et d’illusion sur soi.

Être progressiste, c’est croire en un Progrès. Un sens de l’Histoire. Le progressiste y croit avec tant de fièvre qu’il ne juge d’ailleurs jamais utile de préciser lequel. Son Progrès est évident, coule de source. Son Progrès est évident et il est pour tous. Contrairement aux marxistes qui restaient conscients que leur Bonheur se ferait au détriment de la classe bourgeoise par la dictature du prolétariat, le progressiste, lui, roule pour tout le monde. Dans son paradigme, il n’y a pas d’ennemis ni d’intérêts divergents : le Progrès est pour tous et par conséquent, il serait bien idiot de s’y opposer. Dans son paradigme, il n’y a pas d’opposants : il y a les clairvoyants et ceux qu’il faut évangéliser. Les réfractaires ne peuvent être que des gens qui, typiquement, n’ont pas encore compris.

Être progressiste, c’est croire en une marche du monde et que sur cette marche rapide, il importe de ne jamais prendre de retard. Pour le progressiste, le monde est une course de fond et les pays des champions ou des retardataires. Et il y a même quelques coureurs dangereux qui évoluent à contre-sens et qu’il convient de disqualifier.

Être progressiste, c’est forcément se croire un peu pionnier. Avoir une vision du temps fondamentalement linéaire, où l’on se tient sur la haute marche de l’escalator historique. Le progressiste foule un chemin que personne avant lui n’a jamais foulé. Ceux qui se situent avant lui sont moins avancés ; ce qui arrive devant lui est neuf, inédit. Ainsi, le progressiste est très fier d’être en 2019. Puis en 2020. Lorsqu’il rencontre un élément de son espace-temps qui n’est pas aux normes ISO2019, il s’écrie : “C’est dingue de voir encore des choses comme cela, en 2019 !”. A ses yeux, 2019 supplante 2018 (2018 étant déjà un net progrès par rapport à 2017). Très fier d’être en 2019, le progressiste s’attend à ce qu’en 2020, un certain nombre de progrès aient été effectués, sans quoi il n’aurait pas son compte.

Se sentir progressiste en son âme et conscience, s’appeler de cette façon, voilà une chose récente, inouïe, et si terrible ! Cela en dit tellement long sur la perception qu’on a de soi et des autres. Car quelle place laisse-t-on, lorsqu’on s’affirme progressiste, à celui qui ne l’est pas ? Quel autre choix lui laisse-t-on que d’être régressiste ? « Je suis progressiste » revient en somme à dire « Je suis Gentil ». A la différence que ce Gentil naïf dont on pouvait autrefois déplorer les « bons sentiments », est devenu un vindicatif, qui menace et montre du doigt, qui s’indigne et interdit, et n’a plus grand chose de sentimental ni de gentil.

Se sentir progressiste, cela dit tellement une absence de doute, de possible remise en question. Une absence de distance, un premier degré affligeant… Il faut, pour en arriver là, avoir grandi, je crois, dans un milieu protégé de toute contradiction, d’où aucune friction sociale ne pouvait être ressentie. Il faut avoir grandi dans un milieu parfaitement aligné sur les présupposés de la culture commune de son temps, où aucune aspérité du vécu personnel ou familial n’entre en conflit avec ce que l’on apprend à l’école ou à la télévision. Il faut avoir été à bonne école, précisément. Avoir le sentiment de Raison. Il faut avoir grandi dans une famille lisse de la classe moyenne supérieure où les opinions convenues des parents ne rencontrent aucune raison de ne pas devenir celles des enfants. Il faut aussi ne pas avoir d’humour très profond par rapport à la vie. Il faut sans doute avoir peu lu. Ou alors beaucoup mais parmi un nombre restreint de rayons.

Partout ailleurs, la vie nous dote d’un minimum de circonspection, elle casse tôt nos certitudes pour en travailler l’élasticité, elle apprend l’indulgence et le doute pour soi-même, la complexité et la mixité des formes, la frustration et la nécessité d’envisager autrement… Partout ailleurs, on acquiert la contenance suffisante pour ressentir la personne qui se reconnaît avec satisfaction dans le mot « progressiste », comme un complet mutant.

Amis, prenez dans le progressisme toutes les convictions que vous voudrez, mais de grâce, ne prenez pas le mot !

Vouloir sans vouloir

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Si la pensée qui vous vient à l’esprit n’est qu’une médiocre considération relevant de la psychologie de comptoir, vous pouvez toujours l’utiliser dans le débat et vous en tirer honorablement. Il suffit pour cela de faire précéder votre observation par le préambule « Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir…”  

La locution « sans vouloir » marche en d’autres situations : « Sans vouloir te commander… », « Sans vouloir être désobligeant… », « Sans vouloir faire de raccourci… » etc. Elle permet de faire impunément ce qu’on dit ne pas vouloir faire. La locution désamorce la faiblesse de son raisonnement ou l’inadéquation de son propos, par cette mécanique tout de même assez curieuse : « puisque je pointe moi-même mon défaut, mon adversaire ne pourra plus me le reprocher, et je peux ainsi être désobligeant ou con en toute conscience ».

C’est un peu du même ordre que lorsque vos voisins du dessus affichent un mot dans l’ascenseur pour prévenir qu’ils vont faire une fête et un bruit de tous les diables qui vous feront certainement passer une très mauvaise nuit, et ils en sont désolés : « Sans vouloir vous empêcher de dormir, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vous empêcher de dormir« . Puisqu’on dit qu’on vous emmerde, on peut le faire allègrement et sans plus de scrupule. Vous n’avez rien à y redire, puisque c’était écrit d’avance !

Les repères 

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Personne ne songe à contester le bienfait des repères : les repères, c’est important dans la vie. Les repères, c’est crucial pour se développer, pour un enfant comme pour un adulte, que l’on se construise avec eux ou par opposition… Personne, ne serait-ce que par provocation, ne se hasarde à soutenir que les repères sont inutiles ou nocifs et qu’il faut les ratiboiser de toute urgence. La valeur absolue du repère semble universellement partagée.

Pourtant, ces personnes qui croient aux repères – qui du moins ne songent pas à nier leurs bienfaits – jugent en même temps salutaire de bousculer les certitudes, de péter les catégories, de dissoudre les étiquettes, de remettre en cause ce qui est établi et se tient là depuis un certain temps. Sans rien renier du bienfondé des repères, ils pensent tout aussi urgent de désenseigner l’identité dès le plus jeune âge, de ne jamais considérer qu’on est mâle, femelle, ou quoi que ce soit d’affirmé, de relativiser tout ce que l’observation peut nous faire croire, d’abattre toute idée de norme et toute généralisation : puisqu’il existe toujours une exception, c’est que la généralité est dénuée de fondement.  

Une fois entrés dans ces considérations, face au pur principe de brouiller les pistes et de ne rien figer, l’argument du repère ne peut plus rien pour ces gens-là. Le fond de l’air de la modernité est le plus fort et il n’existe plus rien pour s’opposer à lui. Ma foi…

Le progressisme blasé 

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Assis à table avec cinq autres personnes, j’écoute le récit pour le moins déroutant d’une personne dont l’amie traverse « une période difficile”. Jugez plutôt : en couple depuis quelques temps, voilà que son homme se met en tête de “changer de sexe ». Il prend des hormones pour développer sa poitrine, exige qu’on l’appelle par le prénom “Elie” (?), se montre irascible avec quiconque commet une maladresse en s’adressant à lui…

Au lieu de fondre en larmes ou de se décontenancer, cette fille continue vraisemblablement à vivre comme si de rien n’était : elle continue à se mettre au lit le soir aux côtés de cet homme qui est resté le même physiquement nonobstant cette masse adipeuse qui se forme sous son torse ; et plutôt que de maudire son sort, elle cherche comment accepter ce qui lui arrive.

C’est un peu compliqué pour elle”, croit bon de préciser la personne qui nous conte l’histoire comme si on ne se l’était pas figuré, “parce que du coup ça la questionne sur ce qu’elle est : est-elle lesbienne, bisexuelle en étant avec lui ?« .

Quelle résilience. C’est une énorme preuve d’amour et de compréhension que de remettre ainsi en cause sa propre personne plutôt que la démarche soudaine de l’autre, et de continuer à l’aimer exactement comme avant. Une preuve d’abnégation exceptionnelle, héroïque. Si cette histoire m’arrivait, je ne pense pas que je m’en sortirais avec un « c’est un peu compliqué” ; je jugerais plutôt que c’est un véritable cauchemar ! Et j’attendrais d’un ami qu’il me secoue pour que je m’extraie de ce bourbier plutôt qu’il me demande des nouvelles de la mutation de mon compagnon ou qu’il s’épuise à comprendre comment il faut l’appeler afin d’éviter qu’il ne se froisse.

C’est une attitude exceptionnelle, héroïque, dont à mon avis très peu d’individus sont capables. Et pourtant cette exemplarité ne sembla étonner personne outre mesure autour de la table : j’étais seul à ciller, à me frotter les yeux, tous semblaient rencontrer des cas de figure comme celui-ci tous les jours, et d’autre part trouver que la réaction de la femme était la moindre des choses. Ils exprimèrent même du mépris pour les quelques personnes ou pays dans le monde qui persistent à ne pas accepter qu’on se promène ainsi à son aise entre les genres, en toute liberté. Quelqu’un nous apprit qu’il existait cinquante-deux genres différents dans la nature – le fait avait été établi par un article de Slate. Là encore, personne ne s’en émut. Je fus le seul pour qui cette affirmation venait détruire une croyance élémentaire qui m’avait jusque-là toujours été apprise dans les livres et qui m’emprisonnait depuis l’âge le plus tendre.

C’est en cela que je comprends mal les adeptes de la théorie du genre : ils sont à l’origine d’une découverte scientifique monumentale, la plus importante du 21ème siècle, mais n’en tirent aucune vanité. Ils font comme si cette découverte devait échapper à la trajectoire habituelle des révolutions coperniciennes, ne sidérer personne et se répandre comme banale et évidente d’entrée de jeu auprès du premier quidam venu du fond de sa banlieue résidentielle. Il y a pourtant de quoi faire le fier à bras. J’imagine Galilée excité par sa trouvaille, désireux de la partager, armé de patience pour en convaincre ses pairs… Je l’imagine se retrousser les manches pour se mettre à la portée de ceux restés dans l’ignorance. Je ne l’imagine pas s’agacer ou se révolter parce que sa crémière n’a pas saisi du premier coup sa révélation cosmologique.