L’Emmerdeur

Au long des années soixante-dix, le cinéaste Francis Veber pose l’archétype de L’Emmerdeur, à travers un personnage emblématique qui reviendrait dans plusieurs films, sous plusieurs identités et l’interprétation de plusieurs comédiens, mais toujours pour incarner une seule et même idée : François Pignon, l’homme du quotidien, ingénu et discret, qui malgré son inhibition, vient perturber le fonctionnement du monde par sa maladresse ou sa bêtise.

Veber lui-même expliquait la récurrence du personnage de cette façon :

C’était toujours le même petit homme dans la foule, plongé dans une situation qui le dépasse et dont il parvient à se sortir en toute inconscience”.  

L’Emmerdeur est ainsi l’individu banal, insignifiant, qui ne voulant déranger personne ni penser à mal, importune néanmoins par sa simple présence, et porte le chaos de façon involontaire au sein d’une situation stable, d’une société qui ne demande qu’à mener ses affaires. Un chien dans un jeu de quilles. 

Si l’effet comique continue de fonctionner aujourd’hui, la figure sociologique de François Pignon ne correspond plus à une réalité tangible. La timidité maladroite, la pudeur sociale excessive, ne sont plus vraiment ce qui est à craindre ; la source de désagrément provient bien plus massivement d’une gêne et d’une inhibition sociales qui ont totalement disparu. Par rapport à ces films et cette époque, le rapport des choses s’est inversé. Si le monde est invivable, ce n’est plus du fait d’un emmerdeur isolé qui gripperait les rouages d’une société qui veut tourner rond, mais bien plutôt par la prolifération de bousilleurs, toujours plus bruyants, braillants et entreprenants, débridés par un cadre social qui les autorise et les encourage. Du point de vue de la société, le caillou dans la chaussure n’est plus le perturbateur atypique, mais l’individu statique, le Manant, celui qui ne demande pas son reste et ne souhaite pas prendre part à l’agitation.

C’est la révolution notable qui s’est accomplie ces soixante dernières années sans même qu’on la souligne : l’incroyable dépréciation de la valeur accordée au calme, à la discrétion, à la tranquillité, à l’habitude… au profit de la vitesse, du scandale, de l’impertinence ou de la compulsivité. Aujourd’hui, pour l’individu-type comme pour la morale publique, il faut emmerder pour exister : il ne saurait y avoir d’activité véritablement moderne qui n’ait pour effet d’importuner, il ne saurait y avoir de vie épanouissante en dehors de l’émancipation, de la revendication sur tous les toits ou de l’affirmation bruyante du soi. La paix profonde, la sérénité qu’enseigne la culture antique, n’intéressent plus personne au point qu’on songe à les retirer de l’enseignement, à les désapprendre. Chacun est invité à vivre, crier, bouger, devenir ce qu’il est, mener des activités à moteur, à casque et à sensations fortes. Chacun veut influer sur la vie des autres, positivement s’il le peut et sinon tant pis. Être remarquable et en tout cas remarqué, bousculer le monde c’est-à-dire l’emmerder, à la hauteur de ses moyens. « J’espère bien que je dérange » : voilà la maxime du bon citoyen, ce qui lui prouve qu’il existe, et qui constitue le fond de la nouvelle sagesse populaire. L’Emmerdeur d’hier est devenu l’emmerdé, et inversement.  

L’autre jour, une collation était offerte à six participants, tous adultes et ayant eu, on suppose, une éducation pour leur apprendre les manières. Un premier François Pignon prévint qu’il ne mangeait pas de poisson ; deux autres pas de viande. Un dernier demanda les ingrédients qui entraient dans la composition de la sauce. Un tiers du groupe seulement accepta le repas prévu à leur effet. Cela donne une idée du rapport actuel entre Emmerdeurs et Emmerdés. Si les premiers sont restés minoritaires jusqu’à un certain point de la société civilisée, c’est que cette dernière pénalisait socialement leurs comportements par la culpabilité. Notre époque, en les tolérant progressivement, les a rendus acceptables et même désirables : en effet, l’Emmerdeur est plus souvent valorisé que son voisin taiseux et respectueux. Le bruyant passera pour plus entier et plus vivant. L’Emmerdeur à particularismes fera l’objet de plus de marques d’intérêt. Ses régimes spéciaux le présenteront comme rigoureux, sensible à la cause animale ou soigneux de sa santé. L’Emmerdeur à scandale sera plus visible et plus reconnu : lorsqu’il salopera un art par une oeuvre tonitruante et bâclée, on saluera l’avant-garde. L’Emmerdeur rebelle qui refuse d’obtempérer sera l’Homme qui a dit non. S’il geint, se plaint et demande réparation, il devient un véritable Justicier. Celui qui disrupte le marché et emmerde le code du travail sera un entrepreneur de génie. Et l’Emmerdeur qui décide de faire ses courses nu en bas-résilles sera le plus libre des Hommes : on demandera de ne pas le juger. On dira que ceux qui portent encore une culotte sont simplement ceux qui n’osent pas.

Désir de restriction

Les restrictions imposées par la crise sanitaire sont pénibles pour tout le monde ; mais l’exaspération générale ne doit pas empêcher d’entendre le sentiment d’aise qu’en retirent certaines personnes en même temps qu’elles s’en plaignent avec les autres.

Ce sont les fidèles au poste. S’ils n’applaudissent plus aux fenêtres à 20 heures, ils continuent de se jeter avec avidité sur le téléviseur les soirs d’annonce gouvernementale, ou de rafraîchir frénétiquement leur fil d’actualité pour avoir la primeur de l’info : à quelle sauce seront-ils mangés demain, à quelle nouvelle fantaisie auront-ils à se plier dès lundi ? Allègement ou interdiction renforcée, ils sont empressés d’apprendre la nouvelle règle du jeu, et de réorganiser leur quotidien en fonction. Jacques a dit… 18 heures ! Et plus la consigne est changeante, arbitraire, contestable dans son efficacité, plus ils l’observent avec zèle et toisent avec sévérité le voisin qui l’ignore.  

Il y a un plaisir à obtempérer, à appliquer la consigne – plaisir qui ne peut bien sûr pas être avoué ni même ressenti consciemment dans une société où l’on se doit d’être épris de liberté. C’est le plaisir du rigoriste, du psychorigide, de l’orthorexique draconien adonné aux disciplines contrariantes et aux régimes spéciaux. Comportements jugés autrefois marginaux ou excluants, mais dont l’acceptabilité sociale s’est considérablement développée ces dernières années. Les maniaques se sentent ainsi autorisés, font montre de leurs rigidités, déclarent leur appétit de règles scrupuleuses pour eux-mêmes et pour les autres. Ils sont prompts à intégrer à leur quotidien toute règlementation supplémentaire, à la devancer même : ils changent de masque sanitaire toujours plus souvent qu’il est demandé, ânonnent les éléments de langage ministériels et radiophoniques, et sont prêts à trouver des avantages à tout ce micmac, suggérant de maintenir certaines initiatives exceptionnelles après la pandémie, comme par exemple de cloîtrer tout malade contagieux à domicile pour ne pas mettre en danger la santé des bien portants. 

La Boétie parlait de servitude volontaire. Il y a un naturel à s’appliquer à l’obéissance, pour les personnes les plus fortement socialisées. Et ce quel que soit le bien-fondé ou la légitimité de l’ordre. Elles obéissent, non par « peur du gendarme » et encore moins par sagesse ou rationalité, mais pour marquer leur allégeance, leur intégration dans un ordre social. Plus l’impératif est arbitraire et contestable du point de vue logique, plus l’obéissance à l’impératif prend le caractère d’un acte de foi : en obéissant – mieux et plus aveuglément que les autres – on socialise, avec l’autorité commune et avec tous ceux qui s’y conforment de bon ou mauvais gré. En s’en remettant non à la science, à l’intuition ou à la religion, mais à la société, on espère une rétribution, une intégration sociale renforcée. D’où l’intérêt de rendre son obéissance manifeste et remarquée : elle est un signe pour se reconnaître et pour être reconnu. 

La communauté

Très tôt dans l’Histoire de l’humanité, la société a consisté à réduire l’intime, l’individualité. Très tôt il a fallu qu’un maximum de jour soit fait sur les gens et leur petit jardin secret. Tout consiste, pour le collectif, à s’assurer qu’on sache à quoi l’individu emploie son temps, son temps libre surtout, quelles sont ses occupations, ses arrière-pensées… Non pour le savoir comme par une curiosité maladive, mais pour l’empêcher.

Traditionnelle ou technologique, la société consiste à empêcher autant que possible que l’individu ne pense dans son coin. Et faire communauté signifie rogner la part du privé, la part secrète, la part d’ombre, exiger la transparence, que chacun se montre sous son « meilleur jour », c’est-à-dire un jour utile et socialement constructif.

Qu’est-ce que cet individu nous rapporte ? Que nous vaut sa présence ? Que manigance-t-il ou que pourrait-il manigancer ? Que gagnons-nous à ce qu’il prélève sa ration dans nos vivres ? La société se méfie du solitaire, de l’inconnu, et veille à plaquer une lumière écrasante sur son secret. Quand la décence rend inconvenant qu’elle s’intéresse de trop près, on invente la religion, pour pénétrer la conscience et souffler les interdits. Quand cette société dysfonctionne et qu’elle est sur le point de regarder sa contradiction dans les yeux, elle les détourne et invente le bouc émissaire sacrifié, et c’est reparti pour un tour.

Darwin nous apprend que nous sommes les survivants d’une lutte des individus les uns contre les autres, pour rester vivant en tant qu’espèce. Et Girard que nous sommes les rescapés d’une lutte éternelle de l’esprit contre la masse, contre le consensus. Il fait réaliser l’effort inouï qu’il a fallu pour dépasser la société archaïque, et celui incessant qui est toujours à produire pour ne pas y retourner.

Elite intellectuelle

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À son origine, le terme « méritocratie » est péjoratif, inventé par Michael Young pour les besoins d’une social-fiction dystopique écrite dans les années 50 : L’Ascension de la méritocratie. L’auteur imagine la dérive autoritaire d’une société où une élite de diplômés et d’experts, se considérant éclairée, ne veut plus prendre le risque de laisser les masses non savantes jouer avec la démocratie.

Le livre, que je n’ai pas lu, préfigure avec cinquante ans d’avance une certaine actualité où les pouvoirs politique et économique sont concentrés par une “élite intellectuelle” formée dans les mêmes quelques écoles, dépensant pour le capital éducatif de ses enfants afin d’assurer sa reproduction sociale, et se méfiant comme d’une lèpre de la classe des “non diplômés”. Le narrateur, commentateur réjoui et satisfait n’ayant cesse de louer le système, rappelle lui aussi non sans un certain trouble notre cher Christophe Barbier !

Aujourd’hui, la réalité de la fracture sociale et politique contre laquelle le livre mettait en garde est quasiment admise, objectivée par l’événement des gilets jaunes et les constats des meilleurs observateurs de notre temps. Il conviendrait toutefois de prendre quelques précautions en définissant plus précisément ce que l’on entend par « élite » ou « bourgeoisie intellectuelle », et de ne s’en exagérer ni l’élitisme, ni l’intellectualité.

Les happy few dont on parle sont en réalité assez nombreux, s’accumulant dans la vaste catégorie CSP+, qui mêle à la bourgeoisie classique toute la génération montante d’une classe moyenne aisée. Ça fait du monde. Et si l’on qualifie cette élite “d’intellectuelle”, c’est par opposition à “manuelle” davantage que pour souligner une faculté d’esprit extraordinaire. Bien au contraire, il est frappant de constater combien les jeunes de cette classe “privilégiée” ont tout autant été concernés que les autres par l’effondrement de la culture générale, du savoir et de la civilité.

Certes, ils font des études, hautes ou tout du moins coûteuses ; mais dans des écoles dispensant un savoir technique spécialisé applicable dans le secteur tertiaire, donc rapidement obsolète. Certes ils ne sont pas dépourvus d’intelligence, mais une intelligence que leur expérience du monde et de la société caresse toujours dans le sens du poil. Il en découle un sentiment d’être constamment dans son droit, guidé par le juste et la raison avant tout ; une conception du bien et du mal essentialiste et la vision d’un progrès universel. Il en découle une impression nette que ses convictions sont les bonnes et qu’il ne peut pas tellement en exister d’autres.

Certes, ils raffolent de culture, le budget qu’ils y consacrent est croissant. Mais leur curiosité fait ses courses dans la production la plus actuelle et l’agenda spectaculaire du moment. Culture et divertissement sont pour eux un même panier dont ils ne veulent pas distinguer les torchons des serviettes. Ils ont cependant l’illusion d’être ouverts et éclectiques parce qu’ils absorbent tous azimuts les séries et sagas que la Machine leur propose. Parce qu’ils suivent assidûment le rythme effréné des sorties. Parce qu’ils apprécient les drames de Xavier Dolan aussi bien que les animés japonais. Leurs sources d’infodistraction sont essentiellement médiatiques et étonnamment identiques. France Inter pour tout le monde, Netflix, Society, Quotidien de Yann Barthès et les quelques mêmes chaînes YouTube, monopolisent le gros du temps de cerveau disponible. Ce n’est pas une pique ni une caricature facile, c’est tristement vrai et cela se vérifie d’un individu à l’autre, d’un bout du pays à l’autre, au gré des discussions et références entendues.

Ces causes s’ajoutant les unes aux autres, l’effet est brutal : il est désormais loisible, en s’entretenant avec un de ces jeunes pleins d’avenir, de découvrir les lacunes incroyables qui espacent leurs connaissances. Sans même parler de culture classique ou “savante”, la culture et le cinéma populaires qui remontent à avant leur naissance est déjà terra incognita pour certains. Cela donne une femme aisée de 23 ans à qui l’on parle du dernier western et qui interrompt pour demander « c’est quoi une diligence ?« . Ou encore une profession intellectuelle qui vous demande, à propos du roman XIXè que vous tenez dans les mains si « c’est pas trop chiant » ; et qui considère par principe qu’un film de la fin des années soixante est déjà trop lent ou trop vieux pour être regardé aujourd’hui. Enfin, c’est une cinéphile parisienne qui, entendant parler d’Apocalypse Now, s’immisce dans la conversation pour demander si c’est « ce film avec Will Smith« …

Tout cela n’empêche pas ce petit monde de se ressentir “urbain”, “CSP+”, “aisé”, et de se croire élite, certes sympathique et décontractée mais élite tout de même, un cran au-dessus des ploucs du point de vue intellectuel, culturel et moral. C’est d’ailleurs une dernière chose que l’on peut dire à ce sujet : cette classe intellectuelle est relativement consciente d’elle-même ; sans aller jusqu’à se revendiquer, elle se reconnaît, et beaucoup de ses pairs, si on les y invité, s’y assimilent, l’acceptent et en conviennent assez volontiers.

De fait, il serait plus juste de parler d’élite culturelle ou morale plutôt qu’intellectuelle. Car c’est une identité psycho-sociologique qui les lie et les distingue, bien plus qu’un quelconque patrimoine intellectuel, philosophique, politique ou spirituel. Il existe une définition dont je n’ai jamais pu retrouver l’auteur et qui le dit parfaitement : « Le bobo est celui qui n’a de relation ni avec le matériel, ni avec le spirituel ».

Les prénoms OGM 

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À quel moment s’est-on mis à penser que le domaine des prénoms devait être celui de l’inventivité la plus totale ? À quel moment s’est-on persuadé que tout, absolument tout était permis en la matière ? Qu’est-ce qui a fait qu’un jour, on a cessé de choisir parmi les saints du calendrier, de prendre le nom d’un oncle ou d’un ami pour l’honorer, de piocher dans un dictionnaire d’existants, pour se mettre purement et simplement à inventer des trucs ?

Résultat : dans une classe de 30 élèves aujourd’hui, non seulement il n’y en a plus deux qui ont le même prénom, mais c’est à peine s’il s’en trouve cinq dont on peut dire que le prénom existe, qu’on le connaissait ou qu’on l’avait déjà entendu quelque part. C’est malin !

C’est progressivement que l’originalité s’est immiscée. Au départ, elle a consisté à choisir des consonances exotiques et charmantes : un petit –a par-ci, un petit –io par-là… Puis on a arrêté les chichis : c’est le prénom entier qu’on a fait venir tel quel du bout du monde jusque sous nos climats pluvieux, sans chaussettes ni manteau adaptés. Et voilà comment un petit Français peut aujourd’hui se trouver camarade d’un Curtis, sans avoir à bouger de chez lui. Curtis habite Brive-la-Gaillarde, où il est né, et s’appelle en réalité Curtis Chamfoin. Mais c’est toujours mieux que rien.

Malgré cette extension du champ des prénoms possibles, les Mattéo et les Jason ont rapidement envahi le marché. Il a fallu, pour innover, recourir à de nouvelles audaces. Cette fois on fit tomber la règle selon laquelle les noms ont une orthographe donnée. Jérémie est devenu Jérémy. Cyrille est devenu Cyril. C’est vrai quoi, l’orthographe qu’est-ce qu’on s’en fout ! A l’inverse, d’autres ont appliqué la règle grammaticale de la plus rigoriste des manières : Daphné est ainsi devenue Daphnée ! Logique, puisque c’est une fille. Si elle avait été plusieurs, les parents l’auraient appelée Daphnéent.

Arrivés à ce stade, on était mûr pour intervenir à l’intérieur même de la structure des prénoms : on initia des expérimentations génétiques, mêlant les alchimies pour obtenir des choses absolument neuves et jamais vues : ajout de lettres perturbatrices pour faire plus “viking”, modifications de sonorités, diminutifs passés à l’état civil… Nolan, devenu trop commun après plusieurs années au Top50, fut par exemple transformé en Nolhan, avec un h. Daniel, passé par les formes Danny puis Dan, muta une fois encore pour évoluer en Dann. Avec deux n. Et pourquoi pas ! Ça te pose problème ? Si tu m’emmerdes je l’appelle Dahnn ! Ou même Dannn, si je veux ! J’ai l’droit !

Arrivés à aujourd’hui, tout est envisageable en matière de prénoms. Le but, quel que soit l’artifice, est de doter son enfant d’un nom qui n’ait jamais été porté par personne. Exact inverse de la coutume baptismale qui, par le prénom choisi, cherche à établir une filiation spirituelle avec un prédécesseur. Illustre ou pas, mais avant tout prédécesseur. Originel. Le but désormais : un prénom flambant neuf, jamais servi, encore sous plastique, jamais porté ! Comme les départements marketing, on se met en quête d’appellations et de slogans libres de droit, que personne n’aurait déjà déposés. Pas surprenant que les petits garçons et petites filles finissent avec un nom de bagnole ou de forfait téléphonique. Pas surprenant qu’on puisse finir par s’appeler Lizéa même si on a deux jambes, deux bras, et qu’on n’est pas une Toyota ni une carte de réductions.

Des prénoms ex-nihilo. Hors-sol. OGM. Pas bio du tout. La tendance est forte : elle transcende les classes sociales. Les pauvres s’appellent Jenny (et sans doute même Djayni à l’heure qu’il est) tandis que les plus aisés s’appellent Timotei ou Thao. Un peu partout et à tous les niveaux, l’Occidental ne parvient plus à se nommer. Un voyageur extérieur observant le phénomène y verrait le signe d’un égarement certain. L’expression d’une volonté collective de dissolution. Une soif inexplicable de jeter l’éponge, de se perdre. Une mode durable à ranger sur l’étagère des tatouages et gribouillis tribaux recouvrant le bras, de l’auto-dénigrement sous toutes ses formes, de la prise massive d’anti-dépresseurs, de la démographie en berne…

Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Attendons-nous à voir débarquer des prénoms avec des chiffres. Des prénoms avec des smileys dedans. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Elle est finie l’époque où Shirley et Dino étaient des noms de scène supposés évoquer le grotesque.

Le mot « progressiste »

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Comment ce mot, qu’il me déplait d’utiliser, s’est malgré tout fait une place parmi les termes de ma réflexion ? C’est qu’en réalité, il s’est bel et bien passé quelque chose avec : on se met à l’employer dans la vie courante, et surtout à l’employer pour soi. Des personnes se nomment ainsi, se réclament progressistes, alors que le qualificatif était davantage celui de l’observateur extérieur, voire de l’adversaire qui le teintait d’une note condescendante jusqu’à présent. Dans les deux cas, il s’agissait de situer quelqu’un d’autre que soi.

Se nommer progressiste, non pas l’être mais se désigner comme tel individuellement, voilà une chose récente autant qu’inouïe. Cela implique tout d’abord une insensibilité totale à la laideur de la sonorité. Cela implique surtout de passer complètement à côté de ce que le mot suppose de sottise et d’illusion sur soi.

Être progressiste, c’est croire en un Progrès. Un sens de l’Histoire. Le progressiste y croit avec tant de fièvre qu’il ne juge d’ailleurs jamais utile de préciser lequel. Son Progrès est évident, coule de source. Son Progrès est évident et il est pour tous. Contrairement aux marxistes qui restaient conscients que leur Bonheur se ferait au détriment de la classe bourgeoise par la dictature du prolétariat, le progressiste, lui, roule pour tout le monde. Dans son paradigme, il n’y a pas d’ennemis ni d’intérêts divergents : le Progrès est pour tous et par conséquent, il serait bien idiot de s’y opposer. Dans son paradigme, il n’y a pas d’opposants : il y a les clairvoyants et ceux qu’il faut évangéliser. Les réfractaires ne peuvent être que des gens qui, typiquement, n’ont pas encore compris.

Être progressiste, c’est croire en une marche du monde et que sur cette marche rapide, il importe de ne jamais prendre de retard. Pour le progressiste, le monde est une course de fond et les pays des champions ou des retardataires. Et il y a même quelques coureurs dangereux qui évoluent à contre-sens et qu’il convient de disqualifier.

Être progressiste, c’est forcément se croire un peu pionnier. Avoir une vision du temps fondamentalement linéaire, où l’on se tient sur la haute marche de l’escalator historique. Le progressiste foule un chemin que personne avant lui n’a jamais foulé. Ceux qui se situent avant lui sont moins avancés ; ce qui arrive devant lui est neuf, inédit. Ainsi, le progressiste est très fier d’être en 2019. Puis en 2020. Lorsqu’il rencontre un élément de son espace-temps qui n’est pas aux normes ISO2019, il s’écrie : “C’est dingue de voir encore des choses comme cela, en 2019 !”. A ses yeux, 2019 supplante 2018 (2018 étant déjà un net progrès par rapport à 2017). Très fier d’être en 2019, le progressiste s’attend à ce qu’en 2020, un certain nombre de progrès aient été effectués, sans quoi il n’aurait pas son compte.

Se sentir progressiste en son âme et conscience, s’appeler de cette façon, voilà une chose récente, inouïe, et si terrible ! Cela en dit tellement long sur la perception qu’on a de soi et des autres. Car quelle place laisse-t-on, lorsqu’on s’affirme progressiste, à celui qui ne l’est pas ? Quel autre choix lui laisse-t-on que d’être régressiste ? « Je suis progressiste » revient en somme à dire « Je suis Gentil ». A la différence que ce Gentil naïf dont on pouvait autrefois déplorer les « bons sentiments », est devenu un vindicatif, qui menace et montre du doigt, qui s’indigne et interdit, et n’a plus grand chose de sentimental ni de gentil.

Se sentir progressiste, cela dit tellement une absence de doute, de possible remise en question. Une absence de distance, un premier degré affligeant… Il faut, pour en arriver là, avoir grandi, je crois, dans un milieu protégé de toute contradiction, d’où aucune friction sociale ne pouvait être ressentie. Il faut avoir grandi dans un milieu parfaitement aligné sur les présupposés de la culture commune de son temps, où aucune aspérité du vécu personnel ou familial n’entre en conflit avec ce que l’on apprend à l’école ou à la télévision. Il faut avoir été à bonne école, précisément. Avoir le sentiment de Raison. Il faut avoir grandi dans une famille lisse de la classe moyenne supérieure où les opinions convenues des parents ne rencontrent aucune raison de ne pas devenir celles des enfants. Il faut aussi ne pas avoir d’humour très profond par rapport à la vie. Il faut sans doute avoir peu lu. Ou alors beaucoup mais parmi un nombre restreint de rayons.

Partout ailleurs, la vie nous dote d’un minimum de circonspection, elle casse tôt nos certitudes pour en travailler l’élasticité, elle apprend l’indulgence et le doute pour soi-même, la complexité et la mixité des formes, la frustration et la nécessité d’envisager autrement… Partout ailleurs, on acquiert la contenance suffisante pour ressentir la personne qui se reconnaît avec satisfaction dans le mot « progressiste », comme un complet mutant.

Amis, prenez dans le progressisme toutes les convictions que vous voudrez, mais de grâce, ne prenez pas le mot !

Vouloir sans vouloir

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Si la pensée qui vous vient à l’esprit n’est qu’une médiocre considération relevant de la psychologie de comptoir, vous pouvez toujours l’utiliser dans le débat et vous en tirer honorablement. Il suffit pour cela de faire précéder votre observation par le préambule « Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir…”  

La locution « sans vouloir » marche en d’autres situations : « Sans vouloir te commander… », « Sans vouloir être désobligeant… », « Sans vouloir faire de raccourci… » etc. Elle permet de faire impunément ce qu’on dit ne pas vouloir faire. La locution désamorce la faiblesse de son raisonnement ou l’inadéquation de son propos, par cette mécanique tout de même assez curieuse : « puisque je pointe moi-même mon défaut, mon adversaire ne pourra plus me le reprocher, et je peux ainsi être désobligeant ou con en toute conscience ».

C’est un peu du même ordre que lorsque vos voisins du dessus affichent un mot dans l’ascenseur pour prévenir qu’ils vont faire une fête et un bruit de tous les diables qui vous feront certainement passer une très mauvaise nuit, et ils en sont désolés : « Sans vouloir vous empêcher de dormir, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vous empêcher de dormir« . Puisqu’on dit qu’on vous emmerde, on peut le faire allègrement et sans plus de scrupule. Vous n’avez rien à y redire, puisque c’était écrit d’avance !

Les repères 

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Personne ne songe à contester le bienfait des repères : les repères, c’est important dans la vie. Les repères, c’est crucial pour se développer, pour un enfant comme pour un adulte, que l’on se construise avec eux ou par opposition… Personne, ne serait-ce que par provocation, ne se hasarde à soutenir que les repères sont inutiles ou nocifs et qu’il faut les ratiboiser de toute urgence. La valeur absolue du repère semble universellement partagée.

Pourtant, ces personnes qui croient aux repères – qui du moins ne songent pas à nier leurs bienfaits – jugent en même temps salutaire de bousculer les certitudes, de péter les catégories, de dissoudre les étiquettes, de remettre en cause ce qui est établi et se tient là depuis un certain temps. Sans rien renier du bienfondé des repères, ils pensent tout aussi urgent de désenseigner l’identité dès le plus jeune âge, de ne jamais considérer qu’on est mâle, femelle, ou quoi que ce soit d’affirmé, de relativiser tout ce que l’observation peut nous faire croire, d’abattre toute idée de norme et toute généralisation : puisqu’il existe toujours une exception, c’est que la généralité est dénuée de fondement.  

Une fois entrés dans ces considérations, face au pur principe de brouiller les pistes et de ne rien figer, l’argument du repère ne peut plus rien pour ces gens-là. Le fond de l’air de la modernité est le plus fort et il n’existe plus rien pour s’opposer à lui. Ma foi…

Le progressisme blasé 

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Assis à table avec cinq autres personnes, j’écoute le récit pour le moins déroutant d’une personne dont l’amie traverse « une période difficile”. Jugez plutôt : en couple depuis quelques temps, voilà que son homme se met en tête de “changer de sexe ». Il prend des hormones pour développer sa poitrine, exige qu’on l’appelle par le prénom “Elie” (?), se montre irascible avec quiconque commet une maladresse en s’adressant à lui…

Au lieu de fondre en larmes ou de se décontenancer, cette fille continue vraisemblablement à vivre comme si de rien n’était : elle continue à se mettre au lit le soir aux côtés de cet homme qui est resté le même physiquement nonobstant cette masse adipeuse qui se forme sous son torse ; et plutôt que de maudire son sort, elle cherche comment accepter ce qui lui arrive.

C’est un peu compliqué pour elle”, croit bon de préciser la personne qui nous conte l’histoire comme si on ne se l’était pas figuré, “parce que du coup ça la questionne sur ce qu’elle est : est-elle lesbienne, bisexuelle en étant avec lui ?« .

Quelle résilience. C’est une énorme preuve d’amour et de compréhension que de remettre ainsi en cause sa propre personne plutôt que la démarche soudaine de l’autre, et de continuer à l’aimer exactement comme avant. Une preuve d’abnégation exceptionnelle, héroïque. Si cette histoire m’arrivait, je ne pense pas que je m’en sortirais avec un « c’est un peu compliqué” ; je jugerais plutôt que c’est un véritable cauchemar ! Et j’attendrais d’un ami qu’il me secoue pour que je m’extraie de ce bourbier plutôt qu’il me demande des nouvelles de la mutation de mon compagnon ou qu’il s’épuise à comprendre comment il faut l’appeler afin d’éviter qu’il ne se froisse.

C’est une attitude exceptionnelle, héroïque, dont à mon avis très peu d’individus sont capables. Et pourtant cette exemplarité ne sembla étonner personne outre mesure autour de la table : j’étais seul à ciller, à me frotter les yeux, tous semblaient rencontrer des cas de figure comme celui-ci tous les jours, et d’autre part trouver que la réaction de la femme était la moindre des choses. Ils exprimèrent même du mépris pour les quelques personnes ou pays dans le monde qui persistent à ne pas accepter qu’on se promène ainsi à son aise entre les genres, en toute liberté. Quelqu’un nous apprit qu’il existait cinquante-deux genres différents dans la nature – le fait avait été établi par un article de Slate. Là encore, personne ne s’en émut. Je fus le seul pour qui cette affirmation venait détruire une croyance élémentaire qui m’avait jusque-là toujours été apprise dans les livres et qui m’emprisonnait depuis l’âge le plus tendre.

C’est en cela que je comprends mal les adeptes de la théorie du genre : ils sont à l’origine d’une découverte scientifique monumentale, la plus importante du 21ème siècle, mais n’en tirent aucune vanité. Ils font comme si cette découverte devait échapper à la trajectoire habituelle des révolutions coperniciennes, ne sidérer personne et se répandre comme banale et évidente d’entrée de jeu auprès du premier quidam venu du fond de sa banlieue résidentielle. Il y a pourtant de quoi faire le fier à bras. J’imagine Galilée excité par sa trouvaille, désireux de la partager, armé de patience pour en convaincre ses pairs… Je l’imagine se retrousser les manches pour se mettre à la portée de ceux restés dans l’ignorance. Je ne l’imagine pas s’agacer ou se révolter parce que sa crémière n’a pas saisi du premier coup sa révélation cosmologique.

L’inculture satisfaite

L’époque est à l’inculture et l’inexpérience satisfaites, à l’amateurisme, comme en témoignent ces incessants éloges de la « génération Y ».

La génération Y, ce sont ces jeunes « nés avec internet » (comme si c’était un mérite à mettre à leur actif) qui entrent dans la vie professionnelle avec « une vision du travail bien différente de celle de leurs aînés » : ils sont curieux, touche-à-tout, ils s’ennuient rapidement si on ne leur donne pas de nouvelles choses à faire, ils réclament de l’autonomie et vite, ne sont « pas à l’aise avec la hiérarchie » (ils veulent être « inspirés plutôt que commandés »), ils sont désireux de comprendre avant d’obéir et n’hésitent pas à mettre en doute les méthodes qu’on leur enseigne, etc. etc.

Il existe aujourd’hui tout un petit « business » autour de ce discours, servi principalement par les cabinets de gestion des ressources humaines, au cours de conférences managériales auxquelles assistent les cadres qui veulent rester dans le coup. Il faut croire que, de façon assez masochiste, ces derniers aiment à s’entendre expliquer par une jeune femme qu’ils ont été cons à courir leur vie durant après un diplôme, une carrière, à exécuter les ordres d’un encore plus con qu’eux sans chercher à réfléchir par eux-mêmes, mais qu’avec cette nouvelle génération de caractères spontanés, instables, ignorants mais l’esprit ouvert grand comme ça, tout cela va enfin prendre fin. Car, à croire ces articles sur la génération Y, les entreprises, le monde, ainsi que les lois ancestrales des rapports humains vont exceptionnellement se refonder de pied en cap dans le but pressant de convenir aux désirs de ces gens « nés avec internet ». Pourquoi ? Parce que ce qui, à première vue, ressemble à une bande d’infâmes gamins emmerdeurs serait en réalité une réserve inépuisable de créativité dont il serait mortel de se priver.

Inculture et inexpérience satisfaites. J’ai lu un jour un jeune actif interpeller en commentaire un chef d’entreprise qui disait rechercher un diplômé de Normale Sup pour un poste à pourvoir. D’après lui, c’était la marque d’un navrant « esprit de caste », une mentalité étriquée, désuète à une époque où les certificats ne veulent rien dire et où seuls doivent compter la compétence et l’investissement individuels. Comme si d’avoir fait l’ENS ou toutes autres études exigeantes, avoir opté pour cette difficulté et en être venu à bout, ne disait rien de la compétence individuelle, de la capacité de travail, de la motivation, de la personnalité… et ne pouvait constituer un critère signifiant de sélection. Comme si l’autodidacte génial courait les rues, était la norme. Comme si croire a priori en la qualité du diplômé de l’ENS, c’était d’emblée accuser les autres d’incapacité.

Les temps approchent où ce mépris consensuel de l’académisme se doublera d’un dénigrement de toute éducation, de tout raffinement. L’expérience et le savoir, longtemps considérés comme atouts objectifs et incontestables, seront vus comme les vestiges d’un monde injuste et inégalitaire où l’on dotait volontairement les forts de connaissances pour écraser les faibles. On reprochera à tel ou tel une démonstration trop sophistiquée, un CV arrogant, un étalage de savoir ostentatoire, l’exploitation d’un apprentissage trop appliqué, en ce qu’il stigmatise ainsi l’ignorant.

On voit les prémisses de cette ère avec le concept de glottophobie, mis à jour récemment par certains médias. La glottophobie, initialement, désignait le mépris qui pouvait frapper la personne qui conservait un accent ou un dialecte régional au sein de la société du « bon français ». On détourne le mot aujourd’hui pour l’élargir à celui qui commet des fautes d’expression, qui ne sait pas s’exprimer autrement qu’en langue SMS mais qui tient malgré tout à faire valoir son opinion. Le glottophobe utiliserait la bonne orthographe et la grammaire comme outils de domination intellectuelle pour disqualifier le libre penseur des classes inférieures.

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Il suffit pourtant de revoir les scènes de vie populaire préservées par certaines vidéos de l’INA pour réaliser combien, il y a quelques années encore, un footballeur de deuxième division, un cafetier, usaient d’un français plus châtié que le vôtre ou le mien, et combien la belle expression n’est pas une histoire de classe sociale. Mais qu’importe ! Il faut à présent, de quelqu’un qui parle ou écrit comme un pied, ne pas déduire qu’il a manqué l’école, qu’il est analphabète, et encore moins qu’il est demeuré.