État de l’art

téléchargement

Notre modernité plaide volontiers coupable pour la destruction de la nature et de l’environnement. Elle en oublie de confesser un autre crime ravageur qui lui est tout autant imputable : la destruction de l’art par prolifération.

Qui peut décemment se vouloir peintre ou musicien dans un monde qui produit par lui-même une quantité massive d’images et de sons chaque jour, chaque heure ? Quel esprit honnête peut juger nécessaire d’ajouter sa contribution au monceau d’ordures et de perles qui s’accumule quotidiennement et qui demain déjà sera recouvert ? Pourquoi s’essayer à une forme quand le moindre illustrateur, coloriste de bande dessinée, ado sampleur de rythmes… dispose d’une technicité qui le professionnalise immédiatement ? Pourquoi envisager le marbre ou le bronze après quarante années où n’ont surnagé que la sculpture en plastique ou en caca, le graffiti, le happening à message, la facilité insolente ? Quel être sincère, enfin, arriverait à ravaler sa répugnance à descendre dans le marigot des charlatans, des arrivistes et des bons à rien portés aux nues ?

La modernité joviale a tué l’art en tant quel tel, l’incorporant au grand chaudron de l’entertainment. Un divertissement plus ou moins profond, plus ou moins sérieux, plus ou moins sensé, mais un divertissement. Tout académisme est disqualifié d’office, toute idée de sublime est rendue impossible, tandis que toute subversion est immédiatement récupérée, conditionnée, mise sous vide et distribuée. La marge est un genre parmi d’autres, un gisement à part entière, avec ses plateformes off-shore et ses têtes de gondole en supermarchés culturels. Les rotatives de l’industrie ont épuisé l’une après l’autre la ressource romanesque, picturale, contestataire, dramatique, absurde… La qualité cinématographique se produit en séries ; la perfection et l’habileté techniques se résument en formules et recettes ; le pittoresque, le bucolique et le folklore se manufacturent dans les sous-sols d’ateliers chinois de beaux-arts. Peu importe le talent ou le mérite : il ne peut plus émerger aujourd’hui de Socrate, de David, de Mucha, d’Hendrix, du fait de la machine médiatique qui veille déjà à leur éclosion future au-dessus de la couveuse.

Mirant et se mirant tous seuls comme des grands, la société médiatique et ses individus ont dépouillé l’art de sa fonction d’observateur. L’art ne peut plus changer le monde depuis que ce monde s’est fixé le Changement comme horizon total. L’art ne peut plus faire spectacle depuis que le Spectacle est le rouage même de la réalité.

Notre modernité a détruit la ressource artistique. L’âme artiste débarquée en ce monde réalise rapidement qu’il n’y a plus rien à faire ici, et qu’elle n’a plus qu’à emprunter une autre voie. Le seul art qui reste, à la rigueur, la seule prouesse de caractère possible dans le monde où tout nous conjure de nous exprimer, devient l’art de se taire.

Le secret de la réussite

Idée de roman : le maire farfelu d’une petite commune balnéaire chamboule l’aménagement de sa ville en vue de remplacer la clientèle populaire qui s’y rend depuis toujours par un public urbain et cultivé, plus à son goût.

Bref. Ce qui me conviendrait, plutôt qu’écrire moi-même des romans, ce serait de mettre à flot des scripts de 4 ou 5 lignes comme celui-ci, sur lesquels plancheraient une poignée d’artisans talentueux. Un peu à la façon de ces maîtres de la Renaissance qui faisaient réaliser leur oeuvre par un atelier d’apprentis. Je lancerais l’écriture de plusieurs histoires en parallèle. Je m’entendrais sur le déroulé de l’action, le découpage des chapitres, la psychologie des personnages… Je passerais tous les matins vers 11 heures pour voir comment tout cela avance. Je circulerais, relirais les épreuves, passerais derrière les épaules pour commenter, retoucher et conseiller jusqu’à ce que le roman soit celui qui me convienne… Mais je m’aperçois que j’ai déjà évoqué ici cette idée des précipités d’écriture.

34517-18_0

Produire une oeuvre demande plus de pugnacité que de talent. On dit que la réussite tient à 10 % de talent et 90 % de travail, ce qui est vrai à condition de préciser que les 90 % sont moins une transpiration sur le fignolage ou le perfectionnement de l’oeuvre elle-même, que sur la promotion et l’implication pour que l’oeuvre existe. Si vous êtes peintre et que vous souhaitez un minimum de reconnaissance et de visibilité de votre oeuvre, il ne vous faut pas seulement peindre avec talent et entêtement, mais fréquenter les lieux qui peuvent vous exposer, les convaincre, fricoter avec le milieu… Et lorsque vous arrivez à obtenir quelque chose, il vous faut reprendre la route dès le lendemain, recommencer et fournir le même effort pour la même miette de résultat, et ainsi de suite.

Un ami a publié un livre sur l’histoire du hip-hop français. Pour ce faire, il a pris près de 3 ans pour rencontrer des personnalités du rap français des premières heures et recueillir leur témoignage – un milieu dans lequel il n’avait pas d’autres entrées que son amateurisme passionné ; il a ensuite évidemment eu à écrire le livre ; puis à chercher un éditeur. Et depuis que le livre est sorti, il prend à bras le corps sa distribution, arpentant les librairies, démarchant par téléphone les mairies pour obtenir une conférence dans une MJC ou une séance de dédicace où se pointent, j’imagine, un pelé et un tondu. Le succès qu’il obtient en retour est à la fois formidable, encourageant, et finalement dérisoire par rapport à l’effort fourni – effort qui me semble d’autant plus considérable que je serais bien incapable de faire ces choses-là.

Mais c’est ainsi : les œuvres qui se fraient un chemin jusqu’à nous ne sont pas nécessairement les plus brillantes, elles sont avant tout les plus coriaces, les plus entêtées. On ne réussit pas parce qu’on est artiste et inspiré, mais parce qu’on est faiseur et qu’on détient ces qualités qui relèvent plus de celles d’un entrepreneur ou d’un recouvreur de dettes !

Un projet profond

invisible man

L’un de mes amis laisse souvent transparaître, à travers ses anecdotes et ses clins d’œil, un caractère un peu trop grossièrement ambitieux : issu de milieu modeste et habité d’un franc désir de réussite, il manifeste une soif de revanche sociale comme il n’est plus permis. Conscient que cela le dessert, il tente de dissimuler ce trait faute de pouvoir l’étouffer complètement, un peu à la façon d’un premier de classe cachant son assiduité au travail pour conserver ses amis.

Je crois qu’il a raison et que beaucoup trouveraient cela déplaisant ou méprisable. Mais pour ma part, j’en viens à préférer ce type de motivations – les motivations franches et simples de gens simples – plutôt que les aspirations « sophistiquées » et vainement raffinées de personnes qui croient avoir à vivre un certain destin, une vocation intellectuelle ou créative alors que rien ne les appelle et que somme toute, ils sont des personnes sympathiques mais relativement quelconques.

J’ai soupé des personnages qui ont un essai à écrire, un « projet » de boîte à monter, un voyage qui doit changer leur vie… sans jamais en tirer de réelle réalisation ni montrer de talent affirmé. Qu’ont-ils dans les mains ? Quelle épaisseur d’existence en retirent-ils ? Quelle aspérité leur âme y gagne ? Leur quête est supposément plus noble et plus élevée, moins triviale, mais elle finit souvent par s’avérer une errance et ne sert que de vernis dans la conversation pour paraître atypique, intéressant, insaisissable, lorsqu’on est simplement mal défini. Cela n’est pas sans rapport avec ce que dit Philippe Muray de la difficulté à cerner ce qui agite l’homme actuel par rapport au passé :

« Un magistrat du temps de Balzac, un usurier, une femme de chambre, un ancien soldat de l’Empire, on savait plus ou moins ce qu’ils voulaient. Leurs histoires même les plus complexes sont d’une limpidité, d’une palpabilité formidables à côté de ce qu’on peut supposer comme aventures à un agent d’ambiance ou à une adjointe de sécurité ».

Au-delà d’un certain degré social, l’homme d’aujourd’hui a terriblement perdu en substance. Les « sophistiqués » dont je parle sont peut-être formidablement éduqués, ils ont lu et voyagé et nourri leur esprit, mais ils donnent l’impression d’être des gens au destin sans visage. Parce que sans doute il est plus rare dans les sphères que je fréquente ou parmi les gens de ma génération, parce qu’aussi je me sens correspondre à la catégorie de ces gens à projets vaporeux, j’ai plus d’admiration pour celui qui sait où il est, où il en est, et ce qu’il fait. Au moins, l’ambition matérielle et le désir de revanche de mon bonhomme correspondent à quelque chose de net. On peut y lire quelque chose, une histoire. Mieux que dans le nuage de lait et les atermoiements de ceux qui ont un projet profond.

L’homme médiéval (fin)

J’avais parlé il y quelques temps d’une lecture sur le Moyen âge. L’ayant terminée, quelques images brèves que j’en retiens, quelques extraits, quelques idées proposant d’autres façons de voir que celles que l’on croit connaître.

Sur le monde monastique : le monde des moines n’était pas cet isolement qu’il est aujourd’hui, du moins que l’on s’imagine ; il était au contraire la concentration du savoir et de la culture de l’époque. Un monopole sans équivalent, semblable à l’université, la bibliothèque et la MJC réunies ! Le monastère était un lieu d’influence que l’on consultait et qui jouait son rôle dans les jeux politiques du monde alentour.

Sur la chevalerie : pas seulement de preux et pieux guerriers illuminés par une quête sacrée, mais simplement une période de la vie, la jeunesse (aristocrate), qu’il fallait bien remplir d’aventures et de sens. Des garçons bagarreurs en bandes, tâchant d’exercer leur aptitude à la turbulence pour le Bien et pas seulement le Bien, passant le temps et profitant de la vie comme aujourd’hui on voyage, avant de trouver leur dame et leur domaine.

« La belle aventure chevaleresque mourut-elle au milieu de la forêt des piques et de la fumée des bombardes (…) ? Oui et non. De légende en légende, de décoration en décoration, la fascination de la civilisation chevaleresque survit dans le monde contemporain (…). La mythologie chevaleresque fait partie d’une manière de comprendre l’histoire qui répète continuellement le thème du mundus senescens et de la corruption du présent, contre lequel on réclame la venue du héros sans peur et sans reproche. L’attente du chevalier fait partie d’une exigence profonde (…). Les institutions chevaleresques et la culture qui leur a conféré leur prestige se sont révélées l’un des moteurs les plus vigoureux du processus d’identification et de conquête de la conscience de soi de l’homme occidental ».

Sur le citadin et la ville, le témoignage sans concessions de ce moine de Winchester :

« Je n’aime pas du tout cette cité. Toutes sortes de gens s’y rassemblent, venant de tous pays possibles ; chaque race y apporte ses propres vices et ses usages. Personne n’y vit sans tomber dans quelque sorte de crime. Chaque quartier surabonde en révoltantes obscénités… Plus un homme est scélérat, plus il est considéré. Le nombre des parasites y est infini. Acteurs, bouffons, garçons efféminés, Maures, flatteurs, éphèbes, pédérastes, filles qui chantent et dansent, charlatans, danseuses du ventre, sorciers, extorqueurs, noctambules, magiciens, mimes, mendiants : voilà la troupe qui remplit les maisons ».

Sur le profil du marchand : il n’est pas seulement celui qui compte ses sous en se frottant les mains, mais possiblement un aventurier faisant face à une très forte adversité. Qu’elle soit celle de la religion, de la morale, de la société, des vents et des pluies, des partenaires, des autorités… Un ambitieux qui, n’ayant pas eu la chance de bien naître, s’engage dans la voie du risque pour s’enrichir vite et transformer son argent en confort et en sécurité dès qu’il le pourra.

« Je suis utile au roi, à la noblesse, aux riches et à tout le peuple. Je m’embarque sur un navire avec mes marchandises et je fais voile vers des territoires situés au-delà des mers, je vends ma marchandise, j’achète des objets précieux qui ne se trouvent pas ici dans le pays. Je les rapporte au prix de grands risques : parfois je sombre dans un naufrage où je perds tous mes biens et d’où je réussis tout juste à sauver ma propre vie ».

Ou encore, l’enseignement d’un marchand à son fils : « Tu es jeune, mais quand tu auras atteint mon âge et rencontré autant de gens que moi, tu comprendras que l’homme représente par lui-même un danger, et qu’il est périlleux d’avoir à faire à lui ».

Sur l’artiste, une perception ambivalente et changeante, entre le statut d’artisan exécutant et celui de véritable auteur. Pour rendre compte du rapport de force entre l’artiste et la société, un échange épistolaire assez mordant entre un évêque et l’orfèvre à qui il a passé commande :

L’évêque : « Les hommes de ton art ont souvent l’habitude de ne pas tenir leurs promesses à cause du fait qu’ils acceptent plus de travaux qu’ils ne peuvent en faire. Cette lettre, simplement pour que tu t’appliques avec un soin exclusif aux travaux que nous t’avons commandés, en écartant toute autre tâche qui pourrait te gêner jusqu’à ce qu’ils soient accomplis. Sache que nous sommes prompts dans nos désirs et que ce que nous voulons, nous le voulons sans retard. « Qui donne rapidement donne deux fois », écrit Sénèque. Nous nous proposons de t’écrire plus longuement par la suite à propos de la conduite de ta maison, du régime et des soins à donner à ta famille, de la manière de diriger ta femme. Adieu. »

L’orfèvre : « C’est avec joie et obéissance que j’ai reçu tes avertissements inspirés par ta grande bienveillance et par ta sagesse. Ils méritent mon attention et par l’insistance nécessaire et par le prestige de celui qui me les a envoyés. Je les ai gravés dans ma mémoire et j’ai pris note que la confiance doit recommander mon art, la vérité marquer mon œuvre et que mes promesses doivent être tenues. Toutefois, qui promet ne parvient pas toujours à tenir, surtout quand celui auquel la promesse a été faite la rend impossible ou en retarde l’accomplissement. Par conséquent, si comme tu le dis, tu conçois rapidement tes désirs et si tu veux immédiatement ce que tu veux, hâte-toi de ton côté afin que je puisse me mettre rapidement à tes travaux. Parce que je me hâte et me hâterai toujours si la nécessité ne met pas d’obstacles sur mon chemin. Ma bourse est vide et personne parmi ceux que j’ai servis ne me paie. Donc, secours moi dans mes difficultés, utilise le remède, donne rapidement de manière à donner doublement et tu me trouveras fidèle, constant, et entièrement consacré à ton travail. Adieu. »

Quant à l’artiste au sens plus commun où on l’entend aujourd’hui, il a plus à voir avec le marginal et le réprouvé :

« Le fait d’être un professionnel du spectacle et de l’art de divertissement est toujours cité dans les registres judiciaires comme une preuve à charge à l’encontre du prévenu. Déjà le droit romain considérait que se produire sur scène dans le but lucratif était une occupation infamante. (…) Au Moyen âge, les histrions sont méprisés tout autant que les prostituées ; saint Augustin exigeait même qu’ils soient privés de sacrements. Ménestrels et comédiens sont présentés dans les écrits de théologiens comme l’incarnation même du Mal et comme les alliés du diable. Même si, au fil du temps, certains qualificatifs concernant cette profession changent, la juridiction et la littérature théologique restent implacables envers les « jongleurs », les « histrions », les « forains », les assimilant volontiers aux catégories les plus basses de population, mendiants, vagabonds, infirmes. Pour Thomas d’Aquin, il ne fait aucun doute que, pour la plupart, les bateleurs, conteurs et comédiens, sans parler de ceux qui jouent de différents instruments, sont damnés et connaîtront les pires supplices de l’enfer (…) ».

Emprunts russes

FRANCE-EMPRUNT

Au contraire de ceux qui feignent l’indifférence et prétextent qu’il y a des choses plus importantes, je trouve « l’affaire Depardieu » et les réactions qu’elle suscite absolument signifiantes. Elles en disent long sur notre société et notre époque.

Au moment où l’acteur est « parti » en Russie et que Brigitte Bardot menaçait de le rejoindre, on a pu entendre les sarcasmes de ceux qui, piqués au vif et vexés quoi qu’ils en disent, se réjouissaient, disaient tant mieux, qu’ils partent ! Et qu’en échange on accueillerait volontiers les trois Pussy Riot !

On entend ça et tout à coup les choses deviennent très claires. Tout à coup l’Hexagone se fracture selon une ligne très nette. Le monde se divise en deux catégories, Tuco ! Il y a ceux qui, sans même très bien les connaître, sans être particulièrement aficionados, pressentent tout de même qu’à eux deux, Depardieu et Bardot comptent pour un petit quelque chose dans l’imaginaire et le prestige français des 50 dernières années… et il y a ceux qui sur un coup de tête mettraient tout ça à la poubelle et le troqueraient en échange de l’apport culturel des Pussy Riot.

Pour eux, le deal est équitable : ils s’estimeraient quittes voire y gagneraient au change. Les Pussy Riot, groupe de punkettes comme il en existe dans toute ville de plus de 3 000 habitants, comptaient il y a quelques mois encore très exactement pour rien aux yeux du monde. Aujourd’hui, elles représentent à peine plus. Y compris dans l’esprit de ces gens qui les réclament en échange. C’est-à-dire qu’ils ne savent toujours pas qui elles sont, n’ont rien entendu d’elles, ne les connaissent absolument pas autrement que par l’écho, aussi tonitruant que passager, que les médias ont fait de leur scandale. En dehors de quelques curieux qui se seront peut-être donné la peine de cliquer sur un lien, personne n’a jamais entendu une seule de leurs chansons, ni ne réalise que ce qu’elles ont à leur actif se résume à des performances d’obscénité publique. Mais peu importe ! A leurs yeux, le symbole téléphoné d’une liberté d’expression bon marché muselée par la religion et la tyrannie vaut bien les centaines de films, la poignée de chefs-d’œuvre, les milliers d’images cumulés sur un demi-siècle de nos deux icônes culturelles. Ces gens-là ont fait leur choix : si l’une des deux œuvres est à démolir au burin, leur main ne tremblera pas.

destruction monuments

La question, dès lors, est la suivante : comment vivre avec ces gens-là ? Comment vivre parmi ces gens-là ? Comment constituer avec eux une seule et même société, une seule et même patrie ? Quelle communion est possible avec un voisinage qui a atteint un tel degré de nihilisme jovial ? Et en quoi, après tout, une Caroline Fourest qui se réjouit de « perdre » Depardieu si seulement elle obtenait les Pussy Riot, m’est-elle moins étrangère qu’un réfugié du Baloutchistan ? Ces personnes-là sont nos talibans. On parle de cohésion et d’intégrer l’immigration, mais le vrai défi qui exige qu’on se retrousse les manches serait en réalité de réintégrer ces autochtones déculturés.

Mais la tâche est immense, et plutôt que d’espérer les convertir, il semblerait plus aisé de convaincre les personnes qui ont encore la tête à l’endroit de partir, ensemble, tout recommencer en Sibérie.

A propos de l’emprunt russe
Au cours du XIXème siècle, la Russie emprunte à plusieurs reprises des capitaux à la France. En 1917, elle déclare de façon unilatérale l’annulation de ses dettes. Plus d’un million et demi de Français qui avaient investi dans ces emprunts perdent leur placement.
Dans les années 20, on révèle que la presse française, corrompue 
par le gouvernement russe à partir de 1900a fortement participé à promouvoir le placement des emprunts russes auprès du grand public. 

« L’Exécution et ses travaux »

« Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. (…) Mais produire ! Accoucher ! Élever laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire incessamment, ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est l’Exécution et ses travaux. (…) Cette habitude de la création (…), cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. (…) Si l’artiste ne se précipite pas dans son œuvre (…) sans réfléchir, et si dans ce cratère il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous l’éboulement, s’il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre une à une, (…) l’œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, où la production devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son talent. »

Il y a du vrai dans ce passage de La cousine Bette, de Balzac. Ce qui est difficile, ce qui est rare, ce qui fait sortir un artiste du lot, c’est moins l’inspiration et le « génie », que l’obstination, la force nerveuse par laquelle il se démène pour faire aboutir ses oeuvres, pour les faire connaître, etc. et la très grande persuasion qu’il a que ces oeuvres doivent aboutir.

Déprofessionnalisation du spectacle

restricouv

Retrouvez l’intégralité des Scènes de la vie future ainsi que des inédits, sous forme de livre (108 pages) à commander maintenant en cliquant sur ce bouton : Support independent publishing: Buy this book on Lulu.

 

Dans le futur, les métiers de l’art et du spectacle ont disparu. Subventions et autres mesures de protection n’ont rien pu y faire : internet et sa gratuité ont progressivement fait crever d’un même râle producteurs, artistes, et toutes les chaînes intermédiaires. Car dans le futur, il ne vient plus à l’idée de personne de payer pour lire, écouter de la musique, ou assister à un spectacle.

En France, où l’agonie aura été la plus longue, le Ministère de la Culture en était arrivé à racheter en masse les disques et les livres pour soutenir le marché. Mais désormais c’est fini : plus de FNAC, plus de maisons de disques, plus d’éditeurs, plus d’artistes à la télévision puisque plus rien à vendre… Et finalement plus d’artistes du tout. Du moins plus de professionnels. Les œuvres et les gens qui les font, eux, sont toujours là, c’est simplement le métier qui consiste à être artiste qui a disparu.

Dans le futur, il y a toujours des livres, des chansons, des pièces de théâtre, mais ils ne sont plus faits par des « écrivains », des « chanteurs », ou des artistes dont c’est la carrière. Dans le futur, il n’y a que des gens normaux avec un boulot, et lorsque l’un d’eux à quelque chose à créer, il le fait, sur son temps libre, et le diffuse aussitôt lui-même, gratuitement. Ce faisant, on s’est rendu compte que ce qui était rare, c’était moins le talent que les tribunes et les moyens de diffusion. Les productions sont nombreuses, et de facture plus modeste que ce que pouvait produire l’industrie. Mais la qualité globale est plutôt meilleure, car ceux qui s’expriment ne le font plus que s’ils ont quelque chose à dire ou à créer. Finies les stars accidentelles, les chanteurs dépourvus de notion musicale, ou encore les artistes qui faisaient du remplissage. Lorsqu’il est épuisé, lorsque ce qu’il y avait à dire est dit, celui qui créé s’arrête, sa vie reprend un cours normal, il recommencera plus tard lorsque l’inspiration sera là, ou bien plus jamais.

La conséquence, c’est que la production artistique et le champ des œuvres d’art est beaucoup plus vaste, éclaté, morcelé. Là où le 19ème et le 20ème siècles faisaient émerger des personnalités, des références culturelles partagées par l’ensemble de la population, dans le futur il n’y a plus d’artiste ou d’œuvre reconnus par tous, faisant repère dans l’histoire de l’art ou du spectacle. L’artiste s’est effacé derrière des œuvres d’art, presque anonymes : un film, un texte ou une musique puisé sur internet, autour desquels se forment de petites communautés. Quelques œuvres de plus grande envergure peuvent néanmoins exister, car il n’est pas rare que parmi les amateurs, certains se fassent mécènes et mettent à disposition des moyens pour faire éclore ou pour diffuser une œuvre qu’ils pensent exceptionnelle.

***

Deux secteurs du spectacle font exception et continuent à fonctionner en mode industriel : le cinéma, pour des raisons évidentes de moyens et parce que rien n’a pu remplacer les salles obscures, ainsi que le secteur de la presse et de l’information. Contrairement à ce que l’on prédisait au début du 21ème siècle, presse gratuite, presse en ligne, blogs, réseaux sociaux… n’ont pu en venir à bout. Et pour cause : ils ne sont pas vraiment concurrents. Dans le futur, la survie des organes médiatiques professionnels s’est avérée nécessaire pour produire la matière première reprise, analysée, commentée, diffusée par les « médias libres »… Tout ce petit monde s’est simplement réorganisé. Les grands médias ont fusionné avec les instituts d’études pour se concentrer sur la production de données brut et objectives – ce sont des sortes de grossistes de l’information, qui vendent et diffusent des rapports – tandis que la presse d’opinion, le travail de commentaire et d’analyse, a été laissé à la myriade de médias individuels actifs sur internet.

Auteurs-fleuve

Certains grands auteurs, s’ils avaient vécu à l’ère du blog, n’auraient peut-être jamais écrit de roman. Plutôt que des romanciers, ce sont des « journaliers ».

Le talent d’un Proust, d’un Musil, d’un Céline, n’est pas de construire une histoire – avec un début, un développement, un pic dramatique et une fin – mais de coucher sur le papier des moments, des images, des idées, des considérations…

  • De Mort à crédit, l’on peut très bien retrancher certains épisodes (comme celui de l’Angleterre) sans qu’aucun remaniement ne soit nécessaire ni que le lecteur ne s’en aperçoive : le récit s’en porte tout aussi bien, la fin peut rester la même, l’œuvre garde tout son sel.
  • L’homme sans qualités ou la Recherche du temps perdu peuvent se prendre en cours, s’ouvrir à n’importe quel endroit, durer 100 pages de plus ou de moins… Leur intérêt ne réside pas dans l’histoire contée mais dans le délice et l’exactitude des moments. La lecture du livre entier n’apporte pas en soi de plaisir autre que celui qu’on savoure au cours de la lecture.

Ces auteurs-fleuve ne sont pas des romanciers stricto sensu. Qu’ont-ils au fond à exprimer ? Un style. « Seulement » un style. Un style tel qu’il peut souffrir l’absence de construction narrative. D’une certaine façon, ils ont travesti ce qu’ils avaient à dire – une succession de moments narrés – sous la forme du roman pour pouvoir en faire un livre. Parce que c’était le moyen qui était à leur disposition à cette époque.


Peut-on se risquer à dire, sans malice, que Céline aurait été encore meilleur blogueur que romancier ?

Presse culture

Nous espérons toujours trouver quelque chose à nous mettre sous la dent en ouvrant un magazine comme TGV, les Inrocks, ou n’importe quel journal qui nous raconte la vie culturelle, musicale, cinématographique… Nous savons pourtant pertinemment qu’ils sont vides et qu’il n’y a rien à en attendre, mais c’est tout le brio de la presse de spectacle : renouveler perpétuellement l’espoir puis le décevoir. 

Chaque fois que nous ouvrons ces feuilles, nous sommes ainsi frappés de découvrir qu’il y a très peu à dire : rien de substantiel sinon le perpétuel renouvellement des supports : livres, films, disques, concerts, artistes, personnalités… Le fond, lui, est toujours le même. Les comédiens se succèdent pour expliquer toujours la même histoire : que petits déjà, ils chantaient devant la glace ou aux repas de famille. Qu’enfants ils détestaient l’école. Que leurs parents les voulaient médecin mais que pour eux il n’en était pas question… Les groupes de rock se succèdent pour faire la même sempiternelle photo de mecs en noir qui font la gueule devant un entrepôt désaffecté.

Et curieusement, cette répétition ne lasse personne : les lecteurs continuent de lire, les journaux de raconter, d’imprimer, d’interviewer, et les interviewés eux-mêmes, de jouer le jeu sans se déconcerter. Comme si de rien n’était, rockeurs et comédiens répondent aux questions, prennent la pose, font des déclarations, comme si cela n’avait pas été fait et refait, dit et redit, écrit et réécrit des milliers de fois. A croire qu’ils ne lisent pas les magazines ! Sans quoi ils sentiraient le ridicule, ou finiraient par craindre de barber les gens. Ou bien ils réprimeraient un sourire quand ces phrases sortent de leur bouche et qu’ils s’entendent par exemple expliquer – encore et encore ! – qu’ils « n’ont pas de plan de carrière », qu’ils préfèrent « marcher à l’intuition », qu’ils détestent les étiquettes avec lesquelles on essaie de les cataloguer… Ils ne prendraient pas l’air si fin en affirmant que « la naissance de leur premier enfant a tout changé » comme si c’était une chose que les gens ne peuvent pas s’imaginer. Ou que « la politique ne les intéresse pas » mais qu’il « faudrait faire bouger les choses »… Et aucun critique n’aurait plus l’idée d’écrire des choses comme « entre pop acidulée et ballades lancinantes, [Machin] nous promène à travers un univers bien à lui, avec un goût évident pour l’expérimentation. Attention talent ! »

Il ne serait pas si long de faire l’inventaire de ces lieux communs, et ce serait à vrai dire une entreprise journalistique intéressante. Ressortir quelques années d’archives de magazines musicaux ou culturels, brasser et rassembler l’intégralité des propos, mettre bout à bout les interviews et les critiques, sur une grande page… Et dresser des tableaux, des schémas avec des flèches, faire des boîtes et des catégories pour ces interviewés qui n’entrent pas dans les cases… pour se rendre compte qu’il y a finalement peu de choses à apprendre. Toujours les mêmes, dites plus ou moins bien, plus ou moins intelligemment, par les générations de starlettes qui se succèdent. On compilerait tout ça dans un rapport, on le lirait une bonne fois pour toutes et on serait vacciné à vie de tout ce papier glacé. A la place on lirait des livres, et on écouterait de la musique.

La perfection de l’œuvre d’art

Vu The Radiant Child, film documentaire sur le peintre Jean-Michel Basquiat.

Toujours impressionnant de regarder les images sur le vif d’un peintre à l’œuvre : on se retrouve face à la sûreté du geste, à l’infaillibilité du mouvement… Même pour Basquiat et ses griffonnages : à le voir travailler, rien n’est laissé au hasard. Le pinceau bave à juste titre, dérape à bon escient, à un endroit précis et pas ailleurs… Et lorsqu’il revient sur telle et telle lettre d’un mot inscrit pour la raturer, il paraît soudain évident que c’était précisément celle-là qu’il fallait raturer pour rendre effet, et pas une autre ! Petit à petit, par touche, sous nos yeux, l’œuvre tend vers sa forme parfaite dans le moindre détail.

Et pourtant… Cette perfection n’existe que dans l’œil du public : pour le public seulement, l’œuvre revêt ce caractère sacré, intouchable, parfait. L’artiste, lui, y trouve à redire, il la referait dix fois, et dix fois différemment. Le bruit et la fureur, par exemple, le chef-d’œuvre de Faulkner : il semble avoir été écrit d’une traite, comme dicté par la grâce ou par la foudre. Mais il est en réalité une succession de versions insatisfaites de la même histoire : l’auteur l’a écrit et réécrit trois, quatre, cinq fois sans jamais être repu. Ce que l’on prend pour « parfait » n’est que l’une des versions de l’oeuvre qui pouvait être écrite. Son caractère parfait, arrêté et définitif tient simplement à ce qu’on l’a figée arbitrairement en l’imprimant et l’éditant dans cet état. Mais qui sait si Faulkner n’aurait pas réécrit infiniment l’histoire qui le hantait sous une forme toujours nouvelle ? Et le peintre, lui aussi, a toutes les raisons de ré-envisager sa toile sitôt qu’il croit l’avoir finie.

Ainsi, là où dans l’œuvre, le public voit une perfection éternelle capturée, l’artiste, lui, ne voit jamais qu’un reflet trouble de son idée initiale. Idée par nature vivante, fuyante, qui très vite ne se reconnaît plus dans l’empreinte qu’elle a laissée la veille. Idée qui ne perdure dans son intégrité que dans l’esprit du génie qui l’a enfantée. Et nous devons lui apparaître, à ce génie, comme de sauvages idolâtres, nous qui nous accrochons pauvrement aux signes visibles, nous qui croyons avoir vu la bête fabuleuse là où il n’y a qu’une trace de pas fossilisée dans la roche…

La perfection n’est pas dans l’œuvre ; elle l’a depuis longtemps désertée. Et il y a tout lieu de revenir de la découverte d’un artiste comme une touriste coréenne revient du musée de l’Orangerie : de retour à Daejeon, il lui faut bien constater que sa médiocre photo numérique n’a en rien immortalisé son impression des Nymphéas !