Anachronisme culturel

Lorsqu’une ville française, grande ou petite, organise un événement local folklorique (marché de Noël, fête de l’artisanat…), il y a toujours un groupe de musique d’Indiens d’Amérique. Ça n’a strictement aucun sens, mais ce n’est pas grave : les Indiens sont là, entre spéculos alsaciens et figatelle corse, et ils jouent du tambourin.

Dans ce genre anachronisme culturel, la commune de Passy, Haute-Savoie, fait très fort. Passy est un village situé un peu en dessous de Chamonix, à flanc de montagne, face au massif du Mont-Blanc. Réputé dans les années 1920 pour ses sanatoriums (on y soignait la tuberculose), il a depuis été délaissé pour redevenir un calme petit village. Malgré cette non-histoire, on a pourtant choisi d’orner sa place principale d’une œuvre chargée de sens : une sculpture de Charles Semser, L’échelle humaine, 1973.

A première vue, c’est moche comme une sculpture contemporaine ; on s’apprête à passer à côté avec dédain. Mais on est retenu par une inscription où l’artiste a donné un commentaire décryptant les nombreux symboles et démêlant les méandres de son intention.

« La société occidentale est représentée par des personnages colorés qui essaient de grimper sur l’échelle noire représentant le tiers-monde. Symbole du processus de la colonisation du tiers-monde, la grande échelle montre aussi que les grimpeurs cherchent à arriver en haut dans le tissu social où se trouve la puissance de l’argent : l’homme au sac d’or qui rejette tous les attaquants. Seul le poète, les pieds en fleurs, assis sous l’échelle, est incapable de grimper. »

Anachronisme culturel. Il y a quelque chose de l’ordre de la violation de l’espace-temps. Vous êtes un papy de village savoyard qui se réveille tous les matins dans la montagne et voici ce à quoi vous êtes confronté en allant chercher votre baguette : exploitation noire, argent méchant, corruption sociale, intégrité de la muse Poésie !

Poète pieds en fleurs incapable de grimper

Heureusement, ça ne s’arrête pas là. La plaque est longue, le commentaire continue, de plus en plus délirant [ndlr : le texte est rigoureusement authentique et donné dans son intégralité, sans aucun remaniement] :

« En bas à gauche, on voit le sportif en tee-shirt rayé, qui fait du lèche-cul à la femme bourgeoise (bas bleu-violet) avec la cagoule du ku klux klan flottant sur son pied droit. 

Elle soutient le beau-parleur qui l’a séduite et crie des menaces de mort au roi de la finance (les bulles blanches sur les côtés suggèrent les paroles, comme dans les bandes dessinées).

En bas à droite, on trouve la petite fille encore innocente, qui cherche à joindre sa mère. Celle-ci rejette son mari pour courir après le militaire, qui tient encore la jambe de sa dernière conquête. Lui-même, en bon soldat, aide l’Eglise (le prêtre en violet qui prêche contre le mal). Le corbeau (le mal), qui attend les restes, vole parmi les paroles. Au centre on trouve le couple perdant, qui représente toutes les victimes qui ont raté l’ascension. »

Ce type était donc fou. Ouf ! Toujours est-il qu’il laisse derrière lui cet affreux totem de non-sens. Je suis un papy savoyard qui se réveille tous les matins dans la montagne et voici mes « Indiens » à moi : un amas de luttes obsolètes, étrangères, fantasmées, un grumeau de symboles historiques, artistiques, culturels, qui ne font pas du tout partie du lieu, qui ne trouvent ici aucun sens, aucun sens ailleurs que dans l’esprit d’un sculpteur de plâtre subventionné, mais ce n’est pas grave : ils sont là, les voici devant ma fenêtre.

14 réflexions au sujet de “Anachronisme culturel”

  1. 🙂 Puisque vous vous intéressez à la région, si on aime l’art moderne religieux il y a aussi l’église du plateau d’Assy, à 2 pas de « L’Echelle humaine », par laquelle j’ai aussi fait un tour lors de cette escapade. Eglise XXème siècle décorée par des sommités : Léger, Bonnard, Braque, Chagall, Matisse, et d’autres. Faut aimer… http://bit.ly/aYsJ6e

    1. Ah oui, mon utilisation du « je » porte à confusion, alors je vous rassure : je ne suis pas vraiment ce papy savoyard et je n’habite pas en face de cette monstruosité. J’ai simplement traversé ce village et je me suis mis à la place d’un petit vieux du coin, qui a priori aspire à la tranquilité et qui trouve ça… La vue était belle, alors il a fallu que monsieur le Maire y mette un peu du moche.
      Merci de votre lecture et de votre compassion !

  2. Si vous le pouvez, faites sauter cette merde, mais je pense que de nos jours, c’est probablement
    plus sévérement puni de s’attaquer à ces « trucs » que de tuer quelqu’un.

  3. Monsieur,
    Monsieur SEMSER est parti en vous laissant son oeuvre ! Mort en Février ! Nous allons célébrer son travail, et la vallée sera « heureuse » de posséder une des plus importantes oeuvres de cet artiste
    salutations

  4. Pour moi qui ai grandit dans ce village, cette statue fait partie de mon histoire, de celle du village et a en partie forgé l’inconscient collectif des habitantEs. Tous les « papys savoyards qui vont cherchés leurs baguettes » ont fait le choix de vivre dans ce village qui n’existe que depuis l’arrivée des sanatoriums. Il n’y a donc pas à les plaindre… ils n’ont pas besoin de la pitié d’un oeil de passage…
    Le message véhiculer par cette statue résonne chez les habitants et patients qui fréqentent le village depuis des années qui a subit l’isolement forcé de par la présence de la tuberculose. Il a donc fallut que les gens se prennent en main pour créer du lien, des structures pour palier aux carances créées par le système de l’échelle humaine (le malade contagieux est exclus de la course) et promouvoir des valeurs de partage et d’autogestion sur le mode horizontal.
    Voici quelques éléments pour rapeller que chaque lieu, chaque oeuvre, chaque personne est à prendre en compte dans son contexte historique, géographique et social. Sans cet effort de compréhension, on tombe vite dans le cliché, le jugement, l’opinion, la généralité…
    Les gens du village aiment cette statue qui ne dénature en rien ce village qui n’a aucune cohérence architecturale… ils sont oar contre bien plus désolés devant le bétonnage de la montagne qui génère un afflux toujours plus grand de touristes amateurs de clichés d’un autre temps… Je préfère la manière Semser pour utiliser du béton en délivrant un message critique plutôt que celui des promoteurs qui n’a aucun soucis de l’esthétique puisque seul l’envie d’arriver en haut de l’échelles les motivent.
    Et puisqu’il est parlé de folie, je demande à ce que l’on s’interroge vraiment sur qui est le plus fou : celui qui contribue à faire perdurer la société de l’échelle ou celui qui tente d’imaginer autre chose.
    Venez donc faire un tour au Plateau d’Assy et y rencontrer les papys……
    Jacques

  5. Amusant de revenir voir cet article… (je viens janvier 2012)
    Ce qui me choque là, en regardant les photos : c’est que non seulement c’est moche (bien que ce soit subjectif) mais c’est surtout que c’est techniquement mal fait. La photo avec le panneau d’avertissement montre un béton qui pourrit, s’effrite et laisse pointer l’armature métallique. On imagine volontiers une tête ou bras se décrocher sur un fort coup de vent.
    Ça me fait penser à une sculpture devant un IUT de Dijon qui consiste en des engrenages incrustés dans un cube de béton. Non seulement le béton est pourri et se délite, mais on devine les traces d’un coffrage digne d’un bricoleur du dimanche, et évidemment les engrenages sont rouillés jusqu’à l’os et laissent des trainées rougeâtres, le résultat est atroce. http://archiguide.free.fr/PH/FRA/Dij/DijonDivionisMechanicaAr.jpg
    Le côté rassurant c’est qu’elles ne résisteront pas à l’épreuve du temps…

    1. Oui, c’est rassurant sauf si on imagine que les Monuments Historiques puissent être mandatés pour les « restaurer » au même titre que d’autres pièces de notre patrimoine… 🙂
      Tu as raison : ce n’est pas évident sur mes photos mais la statue est en effet en très mauvais état, le panneau « attention » étant d’ailleurs là pour se décharger de toute responsabilité en cas d’incident… Tu peux voir, sur cette même photo, que le personnage de « la petite fille » est renversé par rapport à sa position originale et ne tient que par l’armature, etc. C’est-à-dire que non seulement l’artiste n’est pas Picasso, mais il n’est pas vraiment maçon non plus ! A moins qu’il s’agisse de vandalisme de la part de gens que ce genre de choses irrite ?

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