Viser juste

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Soumission, le dernier roman de Houellebecq, dans lequel il imagine l’élection du candidat d’un parti musulman à la présidence de la République, est sorti précisément le jour des attentats contre Charlie Hebdo. La Une du journal, au moment où celui-ci s’est fait décimer, moquait en caricature les « prédictions » de Michel Houellebecq.

Les médias, eux aussi, ont immédiatement assimilé ce roman à une « prédiction », le reléguant dans le placard à pensées anxieuses et islamophobes, façon Zemmour et le Suicide français. Pourtant, la singularité du roman serait plutôt son islamophilie en réalité, puisque sa thèse est qu’une France sous régime musulman, passé le séisme et pour peu qu’on accepte de sacrifier la liberté des femmes, offrirait finalement de nombreux avantages socio-économiques voire même une voie pour la défense des intérêts français et d’un projet européen véritablement consistant. Le personnage de Houellebecq la sacrifie assez volontiers, la liberté des femmes.

« Soumission » est à entendre non pas comme une mise au pas autoritaire mais comme la soumission libre à une force à qui on s’en remet, qui vous porte et vous aide à vous réaliser. Assez habilement, Houellebecq ne fait donc que dessiner un scénario non sans l’avoir paré de ses charmes ; et seul est « islamophobe » celui que ce scénario dérange.

La coïncidence entre la sortie du roman et les attentats de Charlie Hebdo est à elle seule intéressante, pour peu que l’on croie à ce genre de signes. Si les attentats ont été si frappants, à mon sens, c’est qu’ils étaient eux-mêmes teintés d’une sorte de symbolisme révélateur, à travers la justesse dans le choix de la cible. Exécuter une rédaction entière, une rédaction de caricaturistes, et quels caricaturistes : des figures comme Cabu, Wolinski, qui font partie de notre paysage et de celui de nos parents, qu’on les aime ou non, qu’on les lise ou pas… s’en prendre à la satire, à l’esprit de gaminerie tout en même temps qu’à des messieurs de 80 ans… liquider l’esprit de 68, la subversion institutionnelle, chose pour laquelle tout le monde a un peu d’affection quoi qu’il en dise… On n’aurait pu mieux atteindre le cœur français. Ce que les terroristes ont dégommé le 7 janvier, c’est la France dans son consensus des 40 dernières années. Ils ne l’ont sans doute pas fait exprès, ils ne savaient pas tout ce que représentaient ces gens, mais ils ont accompli involontairement une symbolique qui les dépasse : ce qu’ils ont dégommé, c’est la figure de l’oncle gauchiste made in babyboom, doux, complaisant, bienveillant, bien français, qui adoucit les mœurs, plaide pour le laisser-aller, laisser-faire, laisser-passer… qui lutte contre le fascisme depuis les années 60. La figure de l’oncle gauchiste qui n’a jamais mis à jour son logiciel et ne voit de danger que dans le Pape et les nazis, pendant que dans son dos, fleuri le problème de la radicalisation des banlieues, qu’il couvre de sa culture de l’excuse.

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Cabu, Wolinski, représentaient ça : la génération qui s’est certes bien amusée, mais qui laisse après elle ses dettes, ses retraites et ses communautés non assimilées. Parce que Charlie était incapable de cibler ce problème – parce qu’il n’était pas programmé pour, il visait le Prophète faute de mieux. Il visait faux et s’est retrouvé face à deux allumés qui eux visaient très juste. La France s’est réveillée devant cette fresque à la kalachnikov, effarée que le premier décret du terrorisme islamique sur son sol soit de lapider ceux-là mêmes qui l’avaient couvé et toléré (comme dans les films de créatures, le monstre, en sortant de son œuf, commence par dévorer le vieux savant fou qui l’a engendré et regardé éclore, subjugué). Effarée d’être ainsi mutilée, non par quelque prince saoudien venu de son désert, mais par ses fils, élevés en France au biberon et pendant 30 ans, et malgré tout incapables de soupçonner une seconde la valeur de ce qu’ils sont en train de liquider.

Le malaise, le vrai, ne fut pas lié aux actes eux-mêmes mais aux lignes de fracture qu’ils révélèrent les semaines suivantes. France multiculturelle, à deux visages, deux morales, France où chaque ghetto communautaire s’estime victime de l’autre, où chacun est nourri à ses propres référentiels, à ses propres sources d’information, France où l’on doit choisir ses mots afin de ne pas froisser l’estime que portent certains collégiens aux meurtriers… France double dont Dieudonné est le magnifique symptôme depuis plus de 10 ans déjà.

Ceux qui hier expliquaient que la France était pluricolore, que c’était comme ça et qu’il allait falloir s’y faire, découvrent tout à coup que le multiculturel n’est pas qu’une question de couleur, de faciès, mais aussi de croyances, d’éthiques, d’opinions, antagonistes voire inconciliables lorsqu’on n’est pas seulement capable de s’entendre sur ce qui est grave entre un dessin et l’assassinat de 17 personnes. Ceux qui hier glorifiaient la Diversité s’offensent aujourd’hui que la sensibilité à l’humour, à l’horreur ou à la liberté ne soit pas une et indivisible. S’agissait-il pour eux de n’accepter le Noir que tant qu’il « pensait comme un blanc » ? Le musulman que tant qu’il gardait sa religion cachée dans la baignoire ?

Ce qui s’est révélé, à l’issue des attentats, c’est que la Différence n’est pas la chose virtuelle et accessoire que l’on se représentait. Que la faire coexister est un défi, une acrobatie, un miracle inouï. Le dimanche 11 janvier, sous les pancartes façon « reporters sans frontières », c’est cette remise en question que la France-Charlie cachait pudiquement. Et cette interrogation stupéfaite : que fait-on maintenant ? Un cortège va d’un point A à un point B ; ce dimanche, nous marchions plutôt dans une déambulation stagnante qui ne savait pas où elle voulait/devait aller. La France-Charlie n’avait « pas peur », clamait-elle. Elle n’avait pas peur, elle était juste hébétée. Il y a dans cette hébétude-là un rapport avec la façon dont la compréhension du roman de Houellebecq est savamment rejetée.

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