Occuper l’espace (ou le syndrome du graffiti)

Peut-être est-ce parce que « la nature a horreur du vide », mais l’humain a ce trait de caractère : il s’immisce, s’insinue, s’infiltre, envahit, développe ses branches et ses racines dans tous les domaines et tous les lieux, à tous les degrés, sans jamais pouvoir s’arrêter. Quelles que soient les conditions et le climat, il s’étend, se répand dès lors qu’il est possible de le faire, jusqu’à occuper tout l’espace. Un peu à la manière des graffitis de bord de voie ferrée.

Si vous prenez le train, vous pouvez constater que tant qu’il y a un mur ou une surface, il y a des graffitis. Le graffiti se dépose sur toute la longueur de la voie ferrée aussi longtemps qu’il y a du mur pour ça. Y compris aux endroits les plus inaccessibles. Y compris dans la campagne la plus rase où ne vit ni voyou, ni hip hop, ni personne. Rien n’arrête le graffiti le long des voies ferrées. C’est comme ça.

L’esprit humain, dans le même élan, s’infiltre absolument partout. Toute activité, scientifique, intellectuelle, économique, sportive… se développe jusqu’à son paroxysme. Chaque discipline, chaque hobby, chaque passion est toujours poussé à son niveau olympique et professionnel. Il n’y a pas de lubie qui reste à l’état de lubie, ni de domaine qui reste inexploré. Rien n’est laissé de côté. Tout est poussé à son optimum. Chaque activité a son champion ou son spécialiste qualifié. Même l’occupation la plus bête : puzzle, échecs, bicross… Il y a toujours quelque part sur terre un humain qui s’en est fait le spécialiste, le collectionneur, le recordman, et vous ne pourrez désormais plus le rattraper dans son domaine.

« M. Scratch », virtuose buccal :

L’excellence et le génie humain s’immiscent absolument dans tout.
Y compris pour une chose comme le curling, il se trouve des « champions », avec leur technique aboutie et leurs gestes parfaits, leur maillot et leur matériel spécialement étudié… Et pour quelque chose comme le parapente, il y a une science qui s’est mise en route : le parapente n’est pas resté la fantaisie de quelques fous et têtes brûlées, il n’est pas resté un simple bout de toile confectionné par des amateurs mais fait appel à des matériaux sophistiqués spécialement conçus, et rassemble des aficionados du monde entier lors de compétitions entre gens qui font du parapente selon différentes manières et différents styles. Il y a un art du parapente.

Et il en va ainsi de tout. Dans le mal, c’est la même chose : quel que soit ce dont on parle, il se trouve toujours quelqu’un pour faire le pire jusqu’au bout. On pourrait légitimement croire qu’il y a des choses qui sont trop horribles, trop cruelles, trop vulgaires pour être imaginables, pour être commises… Mais ce n’est pas le cas : il finit toujours par y avoir quelqu’un pour provoquer la dérive qui était à craindre ou franchir la limite qu’il ne fallait pas franchir. Vous pouvez dresser tous les comités éthiques internationaux et universels que vous voudrez, vous n’empêcherez pas par exemple qu’il y ait des clones d’êtres humains (il y en a sans doute déjà) : c’est inévitable car cela relève du pire. Les interdits moraux et judiciaires, les châtiments, sont là pour empêcher non pas que le pire arrive mais seulement qu’on soit trop nombreux à le faire. Le pire, lui, sera fait. Quand, où et pourquoi, c’est tout ce qui reste à savoir, mais que le pire soit fait, on peut en être certain.

C’est ainsi. L’humain ne s’arrête pas de lui-même. Il s’insinue et envahit tous les domaines à tous les degrés, dans le bien comme dans le mal. C’est ce qui le perdra, et c’est aussi ce qui l’a toujours sauvé.

Un jour j’ai rêvé que l’univers, sa mort et son vide, étaient en fait un organisme sain. Et que l’espèce humaine et la vie organique étaient une variété de champignon, une moisissure qui poussait sur un petit caillou. Notre destin, en tant que champignon, est de finir de ronger cette planète comme un morceau de gruyère, jusqu’à contaminer un autre organisme, une autre planète, qui sera bouffée à son tour. Nous ne savons guère faire autrement.

4 réflexions au sujet de « Occuper l’espace (ou le syndrome du graffiti) »

  1. C’est finement observé, en effet !
    Mais justement, l’accession à la civilisation se caractérise par l’effort à créer le vide. On peut comprendre ce vide au sens « négatif » [ne pas se lancer à corps perdu dans les exercices de la vanité ou de la méchanceté], ou au sens positif [élaborer un art de vivre, une production artistique dégagée de la surenchère et de l’invasion du motif].

    Un certain art de l’épuration témoigne toujours d’une certaine hauteur d’âme. Savoir ménager des vides dans une composition graphique, équilibrer des silences et des respirations dans la musique, créer des distances dans l’espace urbain ou dans la relation sociale, c’est un vrai travail de civilité. La musique « tribale » ou « primitive » est incapable de créer du silence, de même l’urbanisme des sociétés « archaïques » est incapable d’ordonner de la distance entre les choses. La musique dite « classique », par exemple, offre une infinités de nuances entre la saturation sonore et le silence le plus total. Les respirations, les ralentis, les pauses offrent une dimension intellectuelle immense à la musique écrite.
    La peinture raphaëlienne, par exemple, crée des espaces vides, offre des aplats nus, des étendues graphiques où il ne « se passe rien » sinon la mise en scène des sujets qui s’y détachent.

    C’est le propre des sociétés raffinées que de se diriger vers une certaine épuration. Le minimalisme japonais est, à cet égard, exemplaire. Et notre propre envahissement par le graffiti, le beatbox, la sollicitation publicitaire, les « incivilités », témoigne d’une perte évidente de l’art de vivre mis en place depuis le Moyen-Âge…

    1. Merci de ce complément intéressant sur « l’art d’aménager du vide ». Vous parlez de musique classique, mais c’est vrai aussi dans la musqiue moderne : l’art du « vide », de la modulation, est souvent ce qui fait la différence entre le groupe de punk médiocre qui pousse toujours tout à fond (volume, rythme, distorsion) pour finir par proposer un amas sonore indistinct et sans relief, et celui qui va jouer sur l’alternance, les accélérations/ralentissements, crescendos, silences…
      Est-ce une question « d’accession à la civilisation » en revanche ? La Chine, l’Inde, que je connais mal, me semblent pourtant de « grandes civilisations » qui ne sont pas dérangées par l’abondance, l’accumulation, l’invasion du motif… Le « kitsch », disons-le ! Et a contrario, il y a une branche de notre « raffinement civilisationnel occidental » qui cultive le vide à l’extrême, à travers un certain art contemporain, et qui à moi, ne semble pas mener bien loin.

  2. Pour ma part, je suis une fois de plus bluffée par les synchronicités qui se répètent inlassablement entre mon vécu et les posts que vous rédigez cher Tsar…
    ————-
    A Paris pour une période courte (mars à juin) je prends régulièrement le métropolitain. En Bretagne (home sweet home…) le paysage urbain existe dans toute sa bétonicité (Rennes, Brest et certaines petite villes mais peu au final) mais Paris me confond vraiment.
    —————
    Pas plus tard qu’hier, revenant de Saint-Denis par le 13, j’étais dans un wagon. En embuscade dans une heure de pointe ou la proximité avec de parfait inconnu de toute part vous force à faire preuve de pas mal d’inventivité pour vous évader loin, loin de tout çà.
    —————-
    J’étais adossée à une porte, pas celle qui s’ouvre. Et j’ai décidé de regarder au travers de ses vitres, même si a priori, on ne peut rien voir puisque qu’il règne dans ces sous-sol, une nuit de four.
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    Et on voit des kilomètres de graffiti, des tags, des images, dessins, messages, colorés, bariolés, énergiques, électriques, en colère, en liesse, mais toujours, toujours, en infraction, en interdit, en viol.
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    J’avais envie de filmer ces kilomètres et d’en faire un article sur l’invasion des espaces par l’homme, tous les espaces…
    ————-
    Et vous aviez déjà eut l’idée.
    Merci !
    Çà me donne le sentiment d’être entendue quelque part, par quelqu’un…quand je ne fais que penser…

  3. Je pense du reste que l’abandon de la conquête spatiale- qui la station spatiale internationale en orbite à 3 sauts de puce de la Terre fait-elle rêver? pas moi en tous cas, rien avoir avec A Space Odyssey de ce cher Stanley Kubrick-!signe l’arrêt de mort de l’espéce humaine.
    Je m’explique : la seule possiblité pour l’Homme de perdurer serait de conquérir une autre Planète habitable, certains scientifiques en soupçonnent l’existence dans d’autres galaxies, à des millions d’années-lumières.
    Construire un vaisseau spatial et développer la science et la logistique permettant à l’Homme de se transporter vers cette Planète impliquerait une colossale mobilisation de ressources -ne serait ce que financière-qui se ferait bien évidemment aux dépens de tout le reste, du bien-être même de la plus grande partie de l’humanité. Or -et c’est là que çà devient intéressant car politique- à moins d’avoir un régime unique totalitaire mondial à la Orwell-il sera impossible de mobiliser des forces suffisamment importantes pour mener à bien un tel projet, et faire accepter à des milliards d’hommes qu’ils se sacrifient pour les quelques centaines d’élus qui seraient sélectionnés pour le Grand Voyage….

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