Les mots mentent

Le langage agit comme un révélateur : il libère une réalité qui était emprisonnée à l’intérieur, les mots donnent corps aux choses, forme à ce que nous sommes, ils sont le pont entre les hommes. Les mots disent. Ils sont le passage du lancinant à l’existant. Ils sont le remède à tous les maux : femmes battues, traumatisés, victimes d’attentats, il importe avant tout, pour réparer la souffrance, de mettre des mots sur les violences qu’on a subies, n’est-ce pas.

Cette image – le langage comme accoucheur, défricheur du réel non-dit, vecteur de compréhension – est tronquée. Le langage n’est pas ce révélateur mais ce dissimulateur. Il se développe pour combler l’insuffisance du réel. Partout où les choses sont limpides, le langage est surperflu et le silence s’impose. Les mots n’interviennent que lorsqu’apparaît la nécessité de travestir ou d’augmenter ce qui est en train de se passer. C’est là qu’ils trouvent leur justification.

Les mots sont cette béquille aux choses, cette prothèse. Ils disent ce que la chose n’est pas pour l’équilibrer dans son mensonge. Ce qu’on croit nécessaire d’ajouter par la parole achève de construire le mensonge dans sa globalité.

C’est ainsi que :

  • une dictature aura toujours le soin de s’appeller « république démocratique et populaire de… »,
  • une entreprise qui inonde des villages pour construire des barrages hydroélectriques se dotera d’un dispositif de communication stipulant que « le développement durable est au cœur de sa stratégie »,
  • un monochrome de Klein aura besoin de théories et de longs discours pour qu’on puisse apprécier sa « complexité »,
  • et nous-mêmes, les mots « je t’aime » sortent de notre bouche le plus naturellement au moment précis où l’on doute de notre amour.

Les mots mentent, et ont probablement été inventés pour cet usage, à une époque où l’on se fiait aux faits seulement, au tangible, à ce que l’on voyait et ce que l’on voyait seulement.

10 réflexions au sujet de “Les mots mentent”

  1. A croire que nous sommes reliés par la pensée…en tout cas ces dernières heures : je viens de passer plus de 48 heures avec une amie, que j’aime énormément parce qu’elle est une amie d’enfance et que je ne veux pas la perdre, et j’ai souffert pendant tout mon séjour chez elle car elle parle trop. Elle ne peut s’empêcher de remplir tout l’espace et le temps avec un débit de parole ininterrompu, décousu, passant du coq à l’âne. C’est très fatiguant pour quelqu’un qui écoute et cherche du sens : moi en l’occurence.
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    « Le langage n’est pas ce révélateur mais ce dissimulateur. Il se développe pour combler l’insuffisance du réel. Partout où les choses sont limpides, le langage est surperflu et le silence s’impose. Les mots n’interviennent que lorsqu’apparaît la nécessité de travestir ou d’augmenter ce qui est en train de se passer. C’est là qu’ils trouvent leur justification. »
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    Ce passage de ton article traduit très exactement ce que j’ai ressenti en subliminal, comme au travers du voile « matriciel » – quelle référence n’est-ce pas ? – lorsqu’elle parlait parlait.
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    Souvent je me sentais suffoquer à force d’avoir si peu d’espace de parole, j’ai même pleuré à plusieurs reprises mais elle n’a pas fait le lien entre son attitude et mon malaise : jamais ! Alors qu’elle me fatiguait, m’épuisait. Son discours était décousu, avec des digressions qui ne revenaient au point de départ que grâce à mes questions bien placées. Elle m’a obligée à avoir le rôle d’un psy, d’un accoucheur ou même d’un chamane. C’est usant. Et pour avoir un espace de parole sans qu’elle interrompe, je devais vraiment le prendre par la force.
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    Ce genre de situation m’arrive rarement car je ne rencontre plus de personnes comme çà, çà se fait naturellement, par le jeu de mes inclinations naturelles et mes interactions avec les autres.
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    Je suis plutôt du genre à écouter le silence, j’aime parler posément, parler juste, parler vrai, parler après avoir tourné une paire de fois ma langue dans ma bouche.
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    Pour moi, parler c’est créer. J’aime bien le début du livre de la Genèse : c’est l’illustration parfaite de la parole qui crée. Qui a des conséquences à l’extérieur de soi quand on les prononce à bon escient et avec une intention.
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    Alors que dire des paroles jetées à tout va, sans conscience aucune de leur pouvoir créateur/destructeur ?
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    Je suis vannée de toute façon…

  2. …Et après une nuit de sommeil j’ajoute : ce haut débit de parole, ces cataractes de mots désordonnés m’ont révélé le besoin qu’elle a, démesuré, d’exister. Et c’est pour çà qu’au fond je ne lui en veux pas.
    Mais je suis de toute façon, vannée !
    A qui le tour de mettre un commentaire…

    1. Aurais-je menti ? 🙂
      Ta remarque m’amuse car j’avais initialement prévu un titre comme « Apprendre à se taire », invitation qui m’a ensuite paru trop comique de la part d’un blogueur !

  3. ‘d’abord très beau blog, et bonjour 🙂

    « Il se développe pour combler l’insuffisance du réel. Partout où les choses sont limpides, le langage est surperflu et le silence s’impose. Les mots n’interviennent que lorsqu’apparaît la nécessité de travestir ou d’augmenter ce qui est en train de se passer »

    Les mots interviennent donc quand le langage n’est pas superflu.

    Il y a le langage révélateur, l’acte manqué : dire à voix haute ce que l’on pense, que l’intention voulait pourtant dissimuler.

  4. Pas d’accord, c’est usant l’obligation de ne parler que pourdire des choses « profondes », « significatives », transmettre un « message »..l’art de la conversation légère, décousue « à la française » se perd justement, on dit alors que « la personne parle pour meubler » ou est « bavarde », seule « l’écoute » est une qualité prisée aujourd’hui, mais si les gens ne parlent pas, on écoute quoi ? le ressac de la mer? le vide ?

  5. cette lecture a provoqué de la musique dans ma tête

    Words like violence
    Break the silence
    Come crashing in
    Into my little world
    Painful to me
    Pierce right through me
    Can’t you understand
    Oh my little girl

    All I ever wanted
    All I ever needed
    Is here in my arms
    Words are very unnecessary
    They can only do harm

    Words are spoken
    To be broken
    Feelings are intense
    Words are trivial
    Pleasures remain
    So does the pain
    Words are meaningless
    And forgettable

    All I ever wanted
    All I ever needed
    Is here in my arms
    Words are very unnecessary
    They can only do harm

    Enjoy the silence

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