« La Misère »

« La Misère, cette divine marâtre, fit pour ces deux jeunes gens ce que leurs mères n’avaient pu faire, elle leur apprit l’économie, le monde et la vie ; elle leur donna cette grande, cette forte éducation qu’elle dispense à coups d’étrivières aux grands hommes. »

Balzac, dans Le cousin Pons.

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La singerie de l’Amérique

Brunch HD Diner Hôtel de Ville (75004 Paris 4eme)

Quelqu’un ayant grandi comme moi dans les années 80-90 pouvait raisonnablement penser qu’en matière d’américanisation, notre société avait eu son compte, que l’American way of life avait fait son chemin voire son temps, pénétré notre culture aussi profondément qu’il lui était possible. Quelqu’un comme moi pouvait penser qu’avec la domination écrasante de la musique et du cinéma, l’attrait irrésistible de la langue anglo-saxonne, la demande spontanée de fast-food et de marques vestimentaires, la vénération des stars et starlettes d’outre océan… le processus d’américanisation était achevé.

Or depuis quelques années, tout montre que la marche s’est réenclenchée, qu’il est possible de pousser l’acculturation beaucoup plus loin.

A Paris comme dans d’autres villes, nous voyons fleurir ces boutiques qui sont des copies conformes de commerces américains :

  • ici un restaurant à « bagels » tenu par un type à bonnet new-yorkais, où chaque détail jusqu’au sachet de mayonnaise et au bocal de cornichons a été importé de là-bas pour faire comme si… (pas d’Amora s’il vous plait, merci bien !),
  • là un « Diner » des années 50 où l’on fait bien sûr « le meilleur burger de la ville », celui qui fait tant glousser les imbéciles…
  • ici encore un foodtruck comme là-bas, qui circule et se propose de servir des « classiques californiens »…
  • là enfin, une boutique 100 % spécialisée qui fait d’adorables « cupcakes »… Mais si, vous savez, les cupcakes !

A travers le langage également, un nouveau cap est franchi. Il ne s’agit plus, pour un jeune Français, de parler un bon anglais, un anglais académique, mais aussi et plutôt un anglais parlé, un anglais de rue, l’anglais (ou l’américain) que vous auriez si vous viviez là-bas. Ainsi, Paul, Gontrand et Bernadette échangent quotidiennement du slang américain, argot, abréviations, acronymes, petites phrases et interjections branchées, toutes chaudes sorties des rues américaines… Les ont-ils entendues dans des films ? Le principal est en tout cas d’être réactif, d’adopter le nouveau parlé quelques mois après qu’il soit établi outre-Atlantique, de délaisser suffisamment tôt les expressions passées de mode pour les remplacer par les nouvelles…

Dernier signe d’acculturation totale : le fait de juger la qualité des remakes ou adaptations du cinéma américain. Quand Hollywood transpose sur écran un comics des années 40 que personne ne connaissait et qui n’a jamais pris racine en France, il est de bon ton, pour le critique français, de se prononcer sur la fidélité de l’adaptation par rapport à « l’esprit » de l’original. Le critique français est évidemment infusé de « l’esprit » de la pop culture américaine, de la tête aux pieds, bien plus que le cinéaste californien qui a réalisé le film. Il est le garant de cet esprit et c’est à lui qu’il faut demander, en dernier recours, si tel blockbuster est fidèle ou pas à la BD qu’il fait semblant d’avoir toujours connue.

Ainsi donc, la nouvelle assimilation de l’Amérique consiste à non plus vendre des burgers en France, mais vendre les burgers de là-bas. Non plus ouvrir une boutique de hot dog à Turcoing, mais y proposer le hot dog tel qu’il est vendu sur la 5ème Avenue. Pas seulement le hot dog donc, mais aussi la serveuse et son look, les sacs en papier kraft, le gobelet à pourboires et toute la comédie de l’Amérique

Fausse nostalgie reconstituée. Singerie totale. Il ne s’agit plus de s’inspirer, d’incorporer un peu de culture américaine, mais de la décalquer et de faire comme si on en était. Donner l’impression qu’on était à Miami la semaine dernière. Simuler une passion dévorante pour une saloperie de confiserie censée nous rappeler celles qu’on avait goûtées là-bas, lors d’un voyage en terre sainte américaine. Se prononcer sur le restaurant de Paris qui fait « le meilleur hamburger de la ville » (et sous-entendre ainsi que l’on détient la recette originale et ultime dans un coin de sa tête)…

L’ingestion de culture américaine a rarement réussi aux Français, ce n’est pas nouveau : déjà dans les années 60, nous avions le cas embarrassant de ces rockabillies made in France, qui traînaient au café de Montargis avec leur blouson jean et leur banane tout en sirotant un picon-bière… La vague actuelle de singerie a le même côté ridicule. Le même côté « mal digéré ».

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Où vont les faux chrétiens après la mort ?

Cette question me revient en général vers la fin du mois de janvier, lorsque je reçois l’e-mail de vœux que ma cousine envoie chaque année, à moi et à l’ensemble de ses contacts, pour nous informer de l’année formidable qui s’est écoulée.

L’exercice est cocasse. C’est une sorte de lettre PDF, illustrée par des photos de famille ruisselantes de bonheur, agrémentée d’un texte récapitulatif assez complet. Tout est passé revue, rien n’est oublié, et c’est en général assez organisé : un paragraphe par membre de la famille, une allusion à chaque aspect de la vie (professionnel, personnel, sportif…). Un soin particulier est porté à démontrer que l’on est non seulement comblé, mais encore comblé à tous points de vue.

Papa performe au boulot et ne sait plus où donner de la tête. Heureusement il y a le ski et le vélo – auxquels il initie bien sûr les enfants ! Maman, une fois son travail accompli, trouve le temps pour les sorties entre copines ; et le sport aussi, c’est important ! Chacun des deux enfants débutera un nouvel instrument l’année prochaine, une nouvelle activité qui on l’espère ne l’empêchera pas de continuer à décrocher de bons résultats scolaires…

Beaucoup de choses passent également par le sous-entendu : il n’est pas très instructif de signaler que l’on est « toujours à Grenoble » lorsque tout le monde le sait déjà ; en revanche, en adossant à cette information un « pour l’instant », on laisse savoir que l’on a la bougeotte, une soif d’aventures, et qu’il ne faudrait pas grand-chose pour nous faire partir une nouvelle fois dans un pays lointain, pendant 1 an ou 2, à l’occasion d’une prochaine promotion professionnelle…

ange

Tout cela ferait plutôt sourire si la lettre ne contenait pas, systématique lui aussi, l’état des lieux « spirituel » de la famille. Car, si cette famille triomphe sur tous les fronts matériels de ce bas-monde, elle n’en oublie pas l’essentiel. Un chapitre est dédié à l’éphéméride des implications auprès de la paroisse, des couples à préparer au mariage, des retraites au sein de fraternités qui enthousiasment tant… A aucun moment ne les effleure la crainte que ce déballage, cette tartine béate envoyée indistinctement à la famille, aux amis et à qui sais-je encore, puisse être ridicule ou indécente.

Malgré tout, cette lettre m’est utile car c’est le seul signe de vie donné par cette cousine que l’on ne voit absolument jamais. Toujours absente aux réunions de famille, plus si fréquentes, cela ne l’empêche pas d’être celle qui regrette à voix haute qu’il ne s’en fasse pas plus souvent. Sans doute trop happée par la vie tourbillonnante qu’elle décrit dans ses lettres, elle est précisément, de tous et de toutes, celle qui montre le moins d’intérêt à ce que deviennent les autres. Et – j’en viens au fait et à mon questionnement initial : puisque nous sommes entre chrétiens, je suis totalement dépourvu de réponse quant à la question de savoir ce qu’il adviendra de cette cousine et de son mari lorsqu’ils seront présentés au Tout-puissant.

L’idée que je me fais du Dieu chrétien, s’il existe, est en effet qu’il vomira de sa bouche ce type de sépulcres hypocrites et démonstratifs. Les évangiles ne manquent pas de textes vociférant à leur égard. Tout en même temps, je trouverais ce Dieu chrétien bien dur d’envoyer rôtir ainsi tout ce petit monde sous ce seul prétexte. Mais pour autant je trouverais injuste qu’il leur accorde le paradis… Je dois le dire : si j’étais ce Dieu, je serais extrêmement embarrassé de savoir que faire avec ce types d’énergumènes.

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Boussoles inversées

Une personne – avec qui je m’entends pourtant bien – a le talent pour adorer les films que je déteste et pour dénigrer ceux que j’ai appréciés. C’en est au point où cela s’est vérifié suffisamment de fois pour m’en faire une règle. A savoir : éviter ses films « coup de cœur » et se précipiter plutôt sur ceux qu’il ne recommande pas.

Certaines personnes comme cela sont nos boussoles inversées. Nous n’avons plus vraiment besoin de savoir pourquoi elles aiment ceci ni comment elles pensent cela, mais simplement de connaître quel est le nord qu’elles désignent, afin de tracer tout droit vers le sud, d’un pas assuré.

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La seule autre personne qui ait pour moi cette fiabilité de mécanisme, c’est Bernard Henri-Lévy. Lorsque se présente sur la scène internationale un nouveau conflit un peu complexe dont je ne sais que penser, j’attends que BHL se prononce. Puis je prends le parti inverse. Je suis alors à peu près sûr de ne pas me tromper, j’ai le confort de savoir que je suis grosso modo dans le juste.

Et comme en général mon cinéphile va beaucoup au cinéma, et comme en général BHL donne son avis sur tout, ce sont des personnes bien pratiques à avoir près de soi de ce point de vue.

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