« Un séjour dangereux »

« Depuis ma naissance je suis de nature insouciante et quoi qu’il puisse m’arriver, je ne m’en affecte pas – je me contente de vivre au jour le jour. Il en était ainsi jusqu’à présent mais voici un mois que je suis ici et le monde commençe soudain à m’apparaître comme un séjour dangereux. »

Natsumé Sôseki dans Botchan.

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Taylorisation de l’emploi de bureau

Aux salariés du tertiaire, aux fonctions commerciales ou aux emplois intellectuels, à cet ensemble que l’on appelle plus justement « emplois de bureau », il est de plus en plus demandé d’appliquer des procédures, d’effectuer des reportings, de produire des comptes rendus justifiant leur activité et les résultats qu’ils génèrent.

série taylorisme

Sous prétexte de crise ou de « culture de la performance », on leur fait noter et consigner ce qu’ils ont fait, ce qu’ils vont faire, quand, comment, en quelle quantité… On leur fixe un objectif, et on leur assigne la série de tâches qui garantit l’atteinte de cet objectif. Au final, un employé pourra bientôt passer 1/3 de son temps à justifier qu’il a bien travaillé durant les deux autres tiers. En plus de son travail de première nature, il a un travail de seconde nature qui consiste à prendre connaissance d’une méthodologie fixée, à l’appliquer, et à démontrer qu’il l’a appliquée. 

Cet impératif de « reporting » pose la question de l’efficacité, du flicage, mais aussi et surtout de la liberté d’exercice de son métier, de l’autonomie des travailleurs. Pour vérifier et mesurer scrupuleusement l’efficacité du travail, pour connaître ce qui ne va pas ou ce qui pourrait aller mieux, il faut nécessairement en passer par le décorticage de celui-ci, la décomposition méthodique des tâches… Là où auparavant on demandait à un employé d’atteindre un point B depuis le point A, on lui apprend désormais à marcher : comment il doit mettre un pied devant l’autre, comment se décompose le mouvement de la marche, par quelles étapes successives il doit passer… A l’arrivée, on lui demande non seulement d’être parvenu au point B mais également de prouver par une multitude d’indicateurs qu’il s’est bien déhanché de la façon qu’on attendait.

Ces emplois de bureaux suivent en fin de compte le chemin des emplois industriels : on assiste à leur taylorisation. Les tâches s’industrialisent ; le métier des employés qualifiés revient de plus en plus à appliquer une feuille de route prédéfinie qui déroule chaque tâche en une série d’actions à opérer dans le bon ordre ; le savoir-faire que ces tâches contiennent réside de moins en moins dans le salarié qui les réalise et de plus en plus dans les méthodes et standards définis par l’entreprise. De ces personnes qualifiées, on n’attend plus la qualité mais la quantité : reproduire en masse le niveau de qualité conçu par l’entreprise et contrôlé par celle-ci en temps réel.

On peut imaginer que l’automatisation de ces emplois de bureau sera beaucoup plus facile et plus rapide qu’elle ne le fut pour l’industrie.

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Le type gentil mais fragile

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Il y en a toujours un à votre travail ou dans votre entourage : ce type gentil, un peu timide et renfermé, phobique social, qui lorsqu’on le croise dans les couloirs inspire plus souvent la gêne et l’embarras que la franche rigolade, mais avec qui il vaut mieux être amical et nouer des liens malgré tout, en prévision du jour où il pourrait craquer, débarquer avec un fusil automatique et des grenades et faire un carton dans les couloirs…

Toujours poli, toujours bien mis, la petite chemisette sans un pli. Ponctuel quoi qu’il arrive. Il ne dit rien sauf « bonjour » le matin et « au revoir » le soir, son visage gonflé, cramoisi, le sourire tendu comme une baudruche. Il travaille seul, semble vivre un peu à côté… et un matin il arrive, à 8h45 comme d’habitude, dit « bonjour », entre dans son bureau, y pose son attaché case, en sort méthodiquement les pièces d’un fusil, une par une…

Avec le type gentil mais fragile, il faut être ami, car ce jour-là il pourrait bien vous épargner du simple fait que vous ne l’avez pas rejeté. Au seul prétexte que vous l’avez par exemple convié une fois à fumer une cigarette dehors avec vous. Ou parce qu’il se souviendra qu’il y a 3 ans, vous avez eu une conversation avec lui à propos de l’un de ses albums préférés… Tout du moins pouvez-vous espérer interrompre sa furie, obtenir une pause, l’amadouer quelques secondes, l’approcher calmement et suffisamment près… pour vous jeter sur lui, lui coller un pain, lui cogner le crâne contre le sol jusqu’à ce qu’il perde connaissance, ou bien retourner l’arme contre lui…

Violence contradictoire des émotions… Malgré notre sympathie naturelle pour le type gentil mais fragile, nous nous tenons prêts à tout moment à le trahir. Malgré notre amour pour la marge et les inadaptés, le jour venu nous serons du côté de la société.

Jeu d’été : repérez qui est le type gentil mais fragile autour de vous et établissez votre plan d’évacuation. Par quelle(s) porte(s) entrerait-il ? Qui se trouverait immédiatement dans sa ligne de mire ? Pourrait-il avoir un complice ? Depuis votre emplacement, quelles sont vos issues ? Quelle est votre meilleure chance d’atteindre un endroit sécurisé ? Pensez-y avant qu’il ne soit trop tard !

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« La Misère »

« La Misère, cette divine marâtre, fit pour ces deux jeunes gens ce que leurs mères n’avaient pu faire, elle leur apprit l’économie, le monde et la vie ; elle leur donna cette grande, cette forte éducation qu’elle dispense à coups d’étrivières aux grands hommes. »

Balzac, dans Le cousin Pons.

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