Le déshonneur perdu

Léon Bloy (encore lui !) cite dans son journal la réaction d’un paysan breton « fort étranger aux affaires », qui lui aurait confié :

« toutes les fois qu’on me propose de signer un papier, je réponds par un bon coup de poing. On ne peut pas m’outrager plus gravement ».

Dans un monde bien fait en effet, il n’y aurait rien à signer ni faire signer. On se contenterait de la parole donnée.

signer contrats

Le contrat et ses clauses, les procédures dont notre époque est friande, tuent d’une certaine manière la tractation d’homme à homme. La parole donnée. J’entends bien que les formalités sont utiles et doivent faciliter les choses en cas de litige, mais le fait est que leur existence rend automatiquement caduques la droiture et l’honnêteté naturelle.

Quand deux personnes bien intentionnées s’engagent l’une envers l’autre, l’obligatoire contrat vient mettre entre elles, de façon ridicule et insultante, un ensemble de précautions, de simagrées (attestations, signature d’attestation, contre-signature, convocation préalable, copie en deux exemplaires, accusé de réception…) qui insinuent à chaque étape que chacun est un potentiel abuseur dont il vaut mieux se prémunir. A l’ère de la société contractuelle, peu importe la façon dont on se comporte dans ses affaires, la seule chose qui compte est ce qui a été écrit et signé. Peu importe l’intégrité, ce qui compte est la situation sur le papier. Avez-vous affaire à un parfait gougnafier ? Reportez-vous donc au contrat : n’était-il pas précisé que…

Cette dépossession de la parole donnée, de l’engagement, nous mène petit à petit à cette époque où l’honneur est une valeur qui n’a absolument plus cours. L’honneur, au sens de la conduite irréprochable, de la décence morale. Preuve en est qu’il est devenu totalement impossible, aujourd’hui, de se déshonorer. Quelle que soit la façon dont on s’y prenne. Il n’est plus d’affaire de mœurs ou de honte publique qui puisse vous couler définitivement. Toute infamie peut être bue jusqu’à la lie et digérée. Une véritable traînée peut être portée aux nues. On peut s’être fait connaître en déambulant dans les coulisses télévisuelles en slip ou avec des plumes dans le cul, on n’en est pas moins respectable, on ne perd pas pour autant le privilège de livrer son avis sur les sujets importants.

Il est devenu impossible de se déshonorer, ni aux yeux des autres, ni à ses propres yeux. Le politicien qui a menti, volé, violé en place publique, n’est jamais irrémédiablement disqualifié. Le plus grand battage public ne vient pas à bout de la considération qu’il a de lui. Il peut toucher terre, se faire traîner dans la boue à travers toute la ville, s’avérer coupable des plus grands maux… Il ne meurt pas de honte, ne sort pas de la partie de lui-même. Pas tant que la prison ne l’y contraint pas. Au contraire il cherchera, encore tout merdeux, à revenir par la fenêtre. Il n’attend, pour reprendre le devant de la scène, que la levée de son interdiction judiciaire. De là, il pourra même se faire conférencier ou donner des leçons de décence malgré tout ce que l’on connaît de lui.

Il est fini le temps où au-delà d’un certain seuil de ridicule, de vilenie ou de malhonnêteté, l’honneur était trop gravement atteint et il fallait se retirer. Disparaître au sens propre ou figuré. Ou obtenir réparation. Il va sans dire qu’un rite comme le duel d’honneur est devenu tout à fait inaccessible à la compréhension. Là où auparavant, certaines situations ne pouvaient se démêler que par le suicide ou par le duel, on peut aujourd’hui revenir inlassablement au monde, faire son « come-back », qui que l’on soit et quelle que soit sa faute. Tout se supporte. La limite, la limite ultime, nous est donnée non plus par une décence que l’on ressent au fond de soi, mais par les lignes du code civil ou du contrat.

duel d'honneur

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Mémoire numérique

chambre poilu

Ne pensez-vous jamais à toutes ces boîtes e-mail ou comptes Facebook ou même blogs de gens qui sont morts entre temps ? Identités numériques laissées vacantes et dont personne n’a la clé ?

Peut-être continuent-elles à recevoir des messages, des spams, peut-être certaines continuent à envoyer éternellement des messages automatiques d’absence ? « Je suis en congés du tant au tant. Je vous répondrai dès mon retour » !

Fausse interrogation, car ces comptes sont automatiquement détruits après un certain temps d’inactivité. Mais c’est peut-être justement là le problème. La « mémoire » de l’ère informatique se gargarise de ses milliers d’octets et de téraoctets, mais cette mémoire est en réalité la plus fragile de toutes. L’amnésie qui la menace est quasiment certaine. Je m’en rends compte alors que le disque dur où je sauvegardais régulièrement mes données « par sécurité » a décidé de s’effacer. Sans besoin d’avoir été brisé ou dégradé, le disque a simplement décidé de devenir vide. Des heures de travail et 10 années de photos personnelles et familiales évaporées, comme après un incendie.

Auparavant, une personne mourrait et laissait après elle quantité d’archives, de documents, de courriers, de photos… dans de vieux tiroirs ou dans un carton pourri. Ces traces avaient de la valeur pour les descendants qui s’y intéressaient, mais aussi pour les historiens, qui connaissent toute la richesse de cette matière anonyme du quotidien lorsqu’il s’agit de prendre la température d’une époque.

Demain, tout cela sera perdu dans les limbes de boites e-mail autodétruites ou oubliées, évaporé avec le disque dur ou le plantage du PC… Tout ce qui n’a pas été rendu public du vivant de son « auteur » sera inaccessible à jamais. Finies les correspondances ou les photos témoins de vie. L’individu numérique laissera, en mourant, l’endroit aussi propre qu’il l’a trouvé en arrivant. Tout au plus aura-t-il la chance, en guise de testament, de laisser de lui une vidéo compromettante qu’il n’aura pas réussi à faire effacer de YouTube.

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« Que demandez-vous de la société ? »

« Que demandez-vous de la société et de son gouvernement ? Voulez-vous donner à l’esprit humain une certaine hauteur, une façon généreuse d’envisager le monde ? Voulez-vous inspirer aux hommes une sorte de mépris des choses matérielles ? Désirez-vous entretenir des convictions profondes et préparer de grands dévouements ? S’agit-il pour vous de polir les mœurs, d’élever les manières, de faire briller les arts ? Voulez-vous de la poésie, du bruit, de la gloire ? Prétendez-vous organiser un peuple de manière à agir fortement sur tous les autres ? Le destinez-vous à tenter les grandes entreprises et à laisser une trace immense dans l’histoire ?

Si tel est, suivant vous, l’objet principal que doivent se proposer les hommes en société, ne prenez pas le gouvernement de la démocratie (…).

Mais s’il vous semble utile de détourner l’activité intellectuelle et morale de l’homme sur les nécessités de la vie matérielle, et de l’employer à produire le bien-être ; si la raison vous paraît plus profitable aux hommes que le génie ; si votre objet n’est point de créer des vertus héroïques mais des habitudes paisibles ; si vous aimez mieux voir des vices que des crimes (…) ; si au lieu d’agir dans le sein d’une société brillante il vous suffit de vivre au milieu d’une société prospère ; si enfin l’objet principal d’un gouvernement n’est point, selon vous, de donner au corps de la nation le plus de force ou de gloire possible, mais de procurer à chaque individu le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misère ; alors égalisez les conditions et constituez le gouvernement de la démocratie. »

Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique.

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Le sang du Pauvre

Internet, le téléchargement, l’achat en ligne, les fluctuations de prix selon qu’on achète l’article à la dernière minute ou en avance, à un bout de la planète ou à l’autre… Tout cela, à terme, émousse la notion de la valeur des choses. Dans beaucoup de domaines aujourd’hui, un objet ou un service n’a plus de prix, plus de coût, sinon celui très arbitraire auquel on finit par le payer à un intermédiaire.

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Plus largement, l’époque favorise un individu décomplexé, débarrassé du sentiment de dette, qui bénéficie de tout avec facilité, ignorant la somme de travail que nécessite chaque chose, inconscient de ce que signifie l’entretien, le sacrifice, qui se remplit de ce qui l’entoure sans que jamais ne l’effleure l’idée qu’à son tour il doit rendre, investir d’une façon ou d’une autre dans quelque chose d’autre que lui-même.

Il y a, chez Léon Bloy, un principe qui me semble potentiellement remède à ce penchant : le sang du Pauvre.

Le sang du Pauvre, c’est celui versé par un anonyme pour que vous puissiez prendre votre petit plaisir. Il s’agit de rester conscient, à tout instant, que la moindre parcelle du petit bonheur que l’on retire des choses coûte quelque chose à quelqu’un, au même moment, à un autre endroit du monde.

« La loi spirituelle, la voici : chaque fois qu’un homme jouit dans son corps ou dans son âme, il y a quelqu’un qui paie ».

Tout ce que l’on obtient de la vie, on l’obtient au détriment d’un « Pauvre » : un anonyme qui a payé de sa peau, en bas de chez nous ou à l’autre bout du monde. Ce peut être le petit Chinois qui a assemblé votre smartphone. Ou l’écrivain maudit qui paie de sa vie minable pour que vous ayez son livre entre les mains. Ce peut être l’enfant renversé par un chauffard, qui paye le plaisir de la vitesse, ou allez savoir, qui rachète l’âme d’un pécheur…

Le sang du Pauvre, c’est plus généralement la façon dont tourne le monde : notre bonheur tient à un équilibre, notre abondance au prix d’un poids que l’on fait peser sur la misère. Le bourgeois vit comme il vit parce qu’il y a des pauvres pour vivre comme ils vivent. L’Occident vit comme il vit parce qu’il y a d’autres pays pour vivre comme ils vivent. Tout est lié. Et lorsque vous souffrez, peut-être payez-vous également le bonheur de quelqu’un d’autre.

sang pauvre

Etre conscient de ce que l’on coûte au monde, de ce que l’on doit, conscient du travail nécessaire à la confection d’un objet, conscient de ce qui est mort et de ce qu’il a fallu tuer pour en arriver là… Etre conscient de la complexité qui se joue chaque jour pour qu’une journée se passe comme elle se passe… Cela sonne peut-être comme une morale de catéchèse, mais c’est un composant essentiel de la constitution d’un être humain, tout du moins d’un homme vivable.

La gratuité va de pair avec l’inconséquence. L’inconséquence avec la barbarie. Car la violence provient toujours de celui qui se sent légitime à la produire ; légitime, c’est-à-dire ignorant de ce que lui-même a provoqué en fait de violence préalable.

Je ne crois pas que l’on puisse véritablement acquérir quoi que ce soit sans en avoir payé le prix de la façon la plus charnelle. Il n’est pas d’enseignement significatif qui ne se paye d’un tant soit peu de larme, de sueur ou de sang. La vie l’exige. Il y a quelque chose au-delà de la compréhension intellectuelle, pour véritablement comprendre. On n’apprend et ne comprend réellement que ce que l’on a payé de son expérience et de son implication.

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