Live and let die

assis au bord de rivière

Je peux certainement paraître un pessimiste à ceux qui me lisent, à ceux qui m’entendent ; je le suis sans doute pour ce qui concerne le temps immédiat… mais je redeviens optimiste si l’on veut bien considérer les choses à plus long terme.

Tout ce que je fais mine de voir advenir par mes mauvais présages, mes miroirs dystopiques, tout cela n’est finalement que la direction que je vois prendre aux choses. Mais je sais par ailleurs qu’elles n’iront pas au bout, que tout cela n’arrivera pas à son terme de pourriture, et que quelque chose d’humain se passera qui perturbera cela, qui fera du futur autre chose que ce qu’il devait être.

Il y aura une issue ; les moyens et les outils d’un monde nouveau sont là, émergents. Déjà pointent quelques raisons de croire qu’il peut y avoir une vie après l’industriel, après l’ère de masse, peut-être même après l’ère démocratique… D’une certaine façon nous sommes plus chanceux que nos parents, nous vivons un temps rempli de plus d’espoir qu’il ne l’était il y a 30 ou 40 ans : car nous sommes à un pied de mur ; nous sentons bien que les ficelles sont usées désormais, les paradigmes obsolètes, les anciennes règles intenables… Nous sommes contraints à un monde nouveau tandis que nos parents n’avaient qu’à continuer le leur sans véritable échappatoire.

Il y aura une issue. Des solutions émergent. Un horizon se dessine. Mais il y aura, avant cela, toutes les entreprises du monde actuel, du monde mourant, pour s’agripper et préserver ses intérêts. Pour maintenir sa rente et prélever sa part. Automobile, pétrole, Etat, médias… useront toutes leurs cartouches, pèseront de toute leur inertie, assécheront de nombreuses et jolies pousses avant de céder définitivement la place à quelque chose.

C’est simplement cette tentative ultime de l’ancien monde de se raccrocher à quoi il faut survivre, qu’il faut laisser passer avant d’apercevoir un ciel clément. Il nous faut vivre, et laisser cela mourir.

live and let die

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« La circulation humaine »

« Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace. »

Guy Debord

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Le génie d’une idée

L’idée géniale, en art et de manière générale, ce n’est pas l’idée si forte et singulière qu’elle en devient extraordinaire en elle-même. L’idée géniale, c’est plus souvent une simple bonne idée qui a été imbriquée dans une autre.

Plus que l’intensité et l’inédit, c’est l’endurance de l’imagination qui compte : l’idée géniale, c’est celle qui ne se contente pas de sa première idée mais va un pas plus loin, se prolonge et se renforce d’un second principe, d’une seconde idée.

On comprendra peut-être mieux ce que je veux dire si l’on pense à ces films de science-fiction paresseuse, comme on pourrait les appeler : ces films un peu fainéants qui commencent bien, se basent sur une idée forte et un principe intéressant, mais qui s’arrêtent là et ne vont pas au bout. Ils se contentent de cette première idée, subjugués, comme s’ils n’en revenaient pas de l’avoir eue.

scenario_real-humans

  • Le film Oblivion en est un exemple : une bonne idée de départ, du bon matériel, un bon « décor », qui une fois installé se dit « ça va bien comme ça »… Sentiment d’une recherche qui aboutit à une trouvaille, puis s’interrompt aussitôt, satisfaites, pour se rabattre sur les facilités de développement.
  • Sentiment analogue pour Real Humans, une série diffusée l’année dernière sur Arte. Je ne suis pas fan de séries mais celle-là m’avait attiré par son sujet ambitieux (la généralisation d’androïdes domestiques dans la vie de gens de la classe moyenne), son esthétique et son idée prometteuses… Mais à peine l’emballage du synopsis consommé, cela se vautre immédiatement, persuadé d’avoir fait l’essentiel du boulot avant d’avoir commencé. Aucun flair visionnaire, aucune curiosité pour le monde proposé, tout est décalqué sur le présent sans le moindre esprit imaginatif… J’ai laissé tomber au 2 ou 3ème épisode, quand j’ai vu que l’écueil des « robots-dissidents-qui-ont-des-sentiments-et-se-révoltent » ne me serait pas épargné.

Comiquement d’ailleurs, c’est déjà ce poncif qui m’avait fait lâcher prise dans Oblivion : car là aussi nous avons droit à la « bande-de-rebelles-pouilleux-qui-se-cache-dans-les-bois-pour-résister-au-système ». Toujours les mêmes, guérilleros en guenilles, à la fois avides d’indépendance, de lutte et de liberté, et paradoxalement parfaitement grégaires et abrutis. C’est devenu un standard de médiocrité au cinéma. Le modèle revendiqué semble être Matrix, avec ses humains qui vivent sous terre et ne veulent pas mettre de cravate. Matrix qui lui aussi fait partie de ces films à bonne idée unique. Film à idée trop grande pour lui.

Ce genre de « super idées », au cinéma et ailleurs, ont toujours le souffle court : elles semblent se fatiguer d’être arrivées à elles-mêmes. L’urinoir de Duchamp, la soupe Campbell et autres montres molles, sont des idées brillantes, bruyantes, et qui prennent de la place ; mais en réalité elles sont de minces arbrisseaux au pied desquels rien ne vit. La réussite et la force d’une œuvre tiennent dans la capacité à imbriquer les idées existantes qui nous entourent plus qu’à inventer ex-nihilo un concept audacieux et jamais vu. L’idée profonde est celle qui puise et combine.

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Le poids de l’âme

Dans le film 21 grammes est exposée cette théorie d’un médecin américain du début du 20ème siècle, selon laquelle le corps perdrait 21 grammes au moment de sa mort, ce qui serait le poids de l’âme.

La démonstration scientifique fut réfutée en son temps, mais l’on est tenté d’y croire lorsqu’on observe l’expression d’un mort.

Sur le visage d’un mort, on voit en effet nettement que quelque chose est parti. S’est échappé. Un voile fin. C’est une expression infiniment particulière, l’expression d’un mort, et qui n’a rien à voir avec un visage vivant à qui on aurait fermé les yeux et que l’on aurait figé. Le plus grand comédien ne saurait le reproduire, il ne s’agit pas de rester inerte ou de prendre un air douloureux. Le visage du mort a gagné une gravité indéfinissable ou bien il l’a au contraire perdue, on ne saurait le dire.

La seule chose qui lui est comparable est l’expression de l’extase. Un visage en jouissance a ce même halo surhumain, cette même sorte de torsion fugitive. Cette même éternité qui ne se fixe pas. Ce caractère nu et sans mensonge.

Le visage de la mort ; le visage de l’extase. Se sont-ils allégés d’un poids ou s’en sont-ils appesantis ? Il y a quelque chose qui a changé en tout cas. En tout cas ils ne sont pas de ce monde.

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